• Voici porté sur les sciences sociales un regard inaccoutumé. Instrument privilégié de la connaissance du monde humain, elles passent pour une forme accomplie de la rationalité, seule capable de faire pièce aux préjugés et à l'obscurantisme.
    Or toutes les grandes théories des sciences sociales peinent à trouver un équilibre entre deux tendances fréquemment contradictoires : d'une part, la volonté de décrire objectivement la complexité du réel et d'en offrir des explications empiriquement fondées ; d'autre part, le désir de diagnostiquer les pathologies dont le réel serait atteint, afin de proposer les améliorations décisives que réclamerait la chose humaine. Que cette deuxième tâche prenne le pas sur la première, et les sciences sociales édifient de vastes visions du monde.
    Il suffit pour s'en convaincre de restituer la dynamique de l'oeuvre séminale d'Émile Durkheim, la plus puissante synthèse jamais effectuée à l'origine des sciences sociales et aujourd'hui encore revendiquée comme fondatrice. Alors les sciences sociales naissantes empruntent au christianisme, par l'intermédiaire de la philosophie, leurs deux idées essentielles : la conviction que le monde humain est affecté par un mal foncier, fruit d'accidents historiques qui ont perturbé l'ordre naturel des choses ; l'espoir que ce mal pourra être un jour abrogé, ce qui devrait conduire l'humanité à l'état de bien-être auquel elle aspire.
    Alors, les sciences sociales visions du salut ?

  • Même si la mode du « structuralisme » appartient désormais au passé, l'oeuvre de Claude Lévi-Strauss garde toute sa vigueur et continue d'être rééditée, lue, commentée, parfois critiquée, souvent admirée. Beaucoup d'énigmes y demeurent cependant, qui défient le lecteur. L'enquête présentée dans cet ouvrage prend comme point de départ l'une d'entre elles : la contradiction surprenante entre « Race et histoire » (1952), devenu un classique de la littérature antiraciste, et « Race et culture » (1971), considéré comme scandaleusement proche des positions racistes, cependant que Lévi-Strauss clame imperturbablement que l'un et l'autre textes expriment les mêmes convictions.
    Afin d'expliquer ce paradoxe, l'analyse s'élargit progressivement à l'ensemble de l'oeuvre lévi-straussienne. L'auteur écarte les lieux communs qui abondent dans la littérature exégétique déjà consacrée à cette oeuvre, pour s'appuyer sur des données nouvelles : il s'est entretenu avec Claude Lévi-Strauss à plusieurs reprises et a retrouvé de nombreux matériaux d'archives qui jettent une lumière inattendue sur le parcours intellectuel de l'anthropologue français, depuis ses premières publications dans les années 1920.
    L'auteur fait ici le pari d'élucider les idées de Claude Lévi-Strauss non seulement comme celles de l'inventeur d'une théorie anthropologique, mais surtout comme celles d'un penseur qui propose, en deçà d'un système théorique, une vision du monde. Réfractant la plupart des drames devenus emblématiques du siècle passé, l'oeuvre de Lévi-Strauss est irriguée par la réflexion sur le problème des imperfections du monde humain. Pour la comprendre, il est nécessaire de démêler l'écheveau de plusieurs conceptions qui, au XXe siècle, relevèrent le défi de ces deux questions parmi les plus obsédantes auxquelles les hommes eurent à faire face dans notre tradition culturelle : celle de la présence du mal et celle des remèdes à y apporter.

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