• Le nom « autisme », reçu comme une évidence, désigne depuis plus d'un demi-siècle une forme extrême de maladie mentale. Pour autant, sait-on dans quels champs de savoirs il a été forgé, à travers quels débats, quels conflits, quels emprunts ? Marie-Claude Thomas débrouille ici l'écheveau textuel où se lit comment Bleuler a réduit l'auto-érotisme de Freud en autisme. Sa « pensée autistique » décrivait un esprit livré à la fantaisie, au rêve, à la poésie : présente chez tout un chacun, elle envahissait la vie du schizophrène. On la retrouve au fondement même de la psychologie de l'enfant, notamment chez Piaget. Trente ans plus tard, sur un autre continent, un médecin lancé dans la toute jeune psychiatrie infantile rencontre quelques enfants mutiques, enfoncés dans une « seulitude » qui semble les couper de toute affectivité. Il les baptise d'un mot dont l'emploi restait jusque-là plutôt mineur : « autistes ». Le syndrome de Kanner était né.

  • L'ouvrage veut répondre à deux questions intriquées : Quelle a été l'incidence de la théorie kleinienne dans l'enseignement de J. Lacan ? Qu'est-ce que la psychanalyse dite d'enfant ? La théorie kleinienne est peu connue des psychanalystes lacaniens. Or, grâce à une recension exhaustive des références aux textes de M. Klein et des commentaires qu'en fit Lacan, de 1938 à 1975, l'auteur montre l'appui certain qu'il y a pris pour construire, avec elle ou contre elle, les notions les plus importantes de sa doctrine jusqu'au milieu des années 1960 (signifiant, phallus, objet a, deuil, fin de la cure). Par ce rapprochement entre ces deux personnalités, elle met également en question la spécialisation de la psychanalyse en « psychanalyse d'enfant » qui, coupée de ses fondements freudiens et fortement marquée par la psychologie du développement et par la pédopsychiatrie, risque de transformer le travail avec les jeunes patients en adaptation aux normes de la science (béhaviorisme, cognitivisme, neuropsychanalyse) et d'une politique sécuritaire de la santé. Marie-Claude Thomas est psychanalyste à Paris.

  • De multiples lieux psy (-chiatriques, -chanalytiques), on entend répéter : l'autiste est "au seuil du langage"... La certitude inquestionnée et autoconfortée de ces positions fonde un savoir et un pouvoir inédits dans l'économie biopolitique. L'auteure ne s'y oppose pas en affirmant le contraire. Mais se tenant en deçà, en faisant le pari que les enfants dits autistes sont, au même titre que tout vivant, pris dans le langage, en laissant vive la morsure de l'interrogation que seul un néologisme peut indiquer : le parlêtre.

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