• Après les Engrenages mais en miroir, les Machinations explorent la représentation humaine des milieux techniques, les qualifications de la machine quand sa réalité, sa fabrication, son usage, ses retombées impliquent des apparences, des imaginaires, des utopies. Peut-on parler d'invention technique ? Que dire du mythe, du métier, du savoir selon ces images? Le travail impitoyable, les médias omniprésents, le recyclage universel sont-ils un gage d'ignorance ? Peut-on rêver à l'artefact dans le milieu de l'automatisme, de la ville, de la littérature ? Le Système accepte-t-il une part de contingence et de hasard ? Connaissons-nous réellement les machines sinon par leurs effets et leurs reflets ? Le nouvel « homme-machine » doit-il, comme Ulysse, sans cesse « ruser » pour survivre ?

  • Il est beaucoup question dans ce livre de techniques, de technologie, de machines, d'outils, d'objets conçus et fabriqués, d'artifices, d'automates. Autant d'optiques qui se recouvrent en partie, mais laissent, à travers cette pluralité revendiquée, entrevoir un point commun: un objet technique n'a pas de sens par lui-même mais par le fait qu'autour de lui se met en place un milieu de travail, de valeurs, d'images et de raisons. Chaque objet est ainsi porteur de cette qualité expressive dont la synthèse désigne "la technicité", sous ses formes multiples: du compagnonnage aux systèmes informatiques en passant par la manufacture, l'usine - sans oublier le musée et l'école car l'art et l'information sont également concernés par cette organisation -, ce sont des milieux qui tissent le cadre historique, social, politique et symbolique de notre existence. C'est la philosophie, associée à l'histoire, à la science, aux mécanismes de conception, de classification, de constitution du monde sensible, qui nous propose quelques chances d'expérimenter à travers ces milieux, certaines de ses propres questions fondamentales qui sont aussi celles que la technique est amenée à prendre en compte: l'être et l'existence, l'un et le multiple, le même et l'autre, l'esprit et le corps, le naturel et le culturel, le normal et le pathologique, la vie et la mort.

  • Déchet, rebut, rien... ces notions fondamentales s'offrent comme objets dans des champs spécifiques du savoir, technologique, anthropologique et philosophique. Au déchet, on associe volontiers le procès technologique mis en oeuvre dans les filières de production industrielle où il est question de sa gestion et de son traitement. Au rebut, des approches anthropologiques mettant en exergue les perceptions et représentations de la pollution, de la souillure, des nuisances et le rapport que nous entretenons avec les matières déchues ou inutiles, ici comme ailleurs. Au rien, la dimension philosophique, épistémologique, voire métaphysique, s'appuyant sur l'idée de corruption et sur la problématique de dissolution de la matière, physique ou biologique, des choses aux humains. Cette triade est cernée de façon globale afin d'en mesurer les problématiques, les approches et les enjeux. Cependant une telle tripartition ne saurait être réduite à une répartition mécanique et sans recoupements: il s'agit au contraire d'insuffler un courant pluridisciplinaire dont la philosophie constitue le lieu géométrique opérant un brassage de plusieurs savoirs autour d'un enjeu fondamental.

  • Les « faits techniques » existent dans des milieux humains complexes en tant que premier moyen de survie mais aussi comme des « étrangers » car « les machines » omniprésentes demeurent souvent obscures à leurs usagers, profiteurs ou victimes. Ainsi l'accélération post-industrielle du bio-pouvoir interdit concrètement toute distance critique entre la nature et la condition humaines. L'actuelle prolifération des langages médiatisés et des comportements formatés transforme-t-elle le « rêve de Prométhée » en une utopie créatrice d'un « post-humain » ou n'est-elle qu'une nouvelle image de cet homme-machine où chaque époque exprime sa conception physique et symbolique de l'espace et du temps socialisés ? Les machines sont des liens et des otages entre la nature et la culture, la vie et la mort, la nécessité et le hasard, la sagesse et la ruse, l'espoir et la peur, l'emploi et le chômage, le réel et le virtuel, selon l'engrenage général des savoirs et pouvoirs mis en oeuvre. On a choisi quatre ouvertures, chacune illustrée par un exemple : 1. Quelques concepts d'inspiration bachelardienne et une position rationnelle et matérielle du progrès (exemple : le caoutchouc) ; 2. L'exploitation économique du registre technique (ex. : la préhistoire du mondialisme) ; 3. Le développement d'un milieu de la communication, de la transmission, du transport (ex. : le modèle de l'automobile) ; 4. Les situations réelles de travail, fondements de la modification utile du milieu et haut lieu de la sélection des hommes (ex. : l'esclavage contemporain, la déqualification technique). Ce livre fait appel à l'histoire récurrente à partir du paradoxe qui veut que plus la machine est étroitement intégrée à notre corps et notre esprit, moins elle nous parle de ses concepteurs, acteurs et responsables, dans la logique d'un mouvement ancien mais qui devient dans notre milieu un engrenage de consommation plus qu'un gage d'autonomie. Ce problème prend ainsi un sens anthropologique, polémique et politique revendiqué comme tel par l'auteur.

  • Bien que contemporaines - les dates d'exercice intellectuel de leur maître respectif, Husserl et Freud, sont à peu près identiques - la phénoménologie et la psychanalyse ne se sont guère rencontrées. Il y a certes quelques ponts éphémères, quelques velléités sans lendemain mais tout se passe comme si elles s'ignoraient, se " tournaient le dos ". Pourquoi en est-il ainsi - et d'abord en est-il vraiment ainsi ?

  • Parmi les machines que l'homme a créées pour son bonheur et pour sa ruine, il en est une qui possède une puissance propre : c'est l'horloge dont le vieux balancier n'en finit pas de battre comme un coeur à son rythme, dans le souvenir d'une enfance perdue.
    Ce balancier scande l'éternité des mondes et des atomes, depuis l'éternel des Anciens jusqu'à la vertu des matières et des signes dégagée par la technologie moderne et contemporaine. Il amène alors la raison à imposer à ses normes des mesures, des cadences et des obligations que l'industrie exploite et met en oeuvre. Il conduit ainsi l'homme pris à son rêve d'immortalité mais victime de l'utopie de la science, de l'art, du travail ou du profit, étranger parfois aux objets qu'il a lui-même fabriqués, à se doter de jeunesses artificielles, répétitives et qui ne lui laissent en fin de compte que le destin de sa mort inéluctable.
    Le balancier du temps et du monde est le point central où se rejoignent ces trois lignes de forces issues de la matière, la machine et la mort, qui constituent le cadre de notre condition arbitraire et nécessaire à la fois. On y discerne enfin l'ombre portée, la face cachée, le dernier sourire de l'automate.

  • Vers 1880, le "mauvais pauvre" a bien du mal à survivre: on s'est occupé de lui.Charcot invente alors pour qualifier le vagabond, sa métamorphose ultime, la notion d'automatisme ambulatoire appliquée à l'objet privilégié d'une médecine mentale qui attend encore son Freud. Le terme "automate" maintient une intéressante ambiguïté: il désigne aussi bien le dernier déchet humain à éliminer que la norme la mieux intégrée d'une civilisation qui pétrit ses hommes au feu des cadences et des réglements rationnels. Plus généralement, depuis ce temps, quel sens concret peut prendre pour nous l'idée d'individu ? La fatalité posée de la mort, de l'hérédité mauvaise, de la dégénérescence, maintenue et entretenue par certaine science, a-t-elle dit son dernier mot? La mort du vagabond, c'est un peu la mort des rêves de liberté du XVIIIe siècle, passée au moule de l'industrie souveraine.

  • On voit trop souvent la technologie comme un paradis où nous conduit notre remarquable progrès ou un enfer qui détruit nos valeurs établies et entretient les guerres. En fait, elle engage non seulement la science mais aussi les multiples aspects de notre culture et de notre civilisation. Les approches de cet ouvrage sont multiples : l'histoire, la philosophie, le jeu, la politique, le numérique, l'écologie, l'éthique, le politique. La technologie s'inscrit dans le passé, le présent et l'avenir. Ses capacités dans le domaine biotechnologique et sécuritaire modifient notre rapport au monde. La technologie nous permet aussi, dans notre milieu de vie active et de communication, de livrer un travail de compréhension et d'invention.

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