• Georg Simmel a composé une oeuvre apparemment facile d'accès dans laquelle il se confronte avec les transformations de la société de son temps, anticipant bien des aspects de la nôtre. La modernité tend à remplacer les identités par des relations, la stabilité par le mouvement, supprimer les distances et les délais. Tout semble se défaire et tout s'accélère. Comment, dès lors s'orienter ? Dans un univers pensé comme ensemble de relations en constant réajustement, il faut savoir nager - et lire.
    En sept accès différents à des objets révélateurs de son diagnostic comme la ville, l'art, le temps ou la guerre, ce livre s'efforce d'accompagner le lecteur à saisir, au-delà de l'évidente séduction de ces textes, les enjeux d'une réflexion plus complexe qu'on ne l'imagine. Au cours de ces essais, l'oeuvre de Simmel est mise en rapport avec des contemporains proches, comme Walter Benjamin, Sigmund Freud ou Paul Valéry.
    Le lecteur est invité à découvrir une pensée exposée plus avant dans ses grands livres comme la Philosophie de l'argent (1900), la Sociologie (1908) ou les Méditations sur la vie (1918).

  • Benjamin Constant (1767-1830) appartient par sa formation à l'époque des Lumières et par sa carrière au xixe siècle.
    Romancier (Adolphe), penseur politique (De la liberté des Anciens comparée à celle des Modernes), ce passeur entre plusieurs cultures (allemande, anglaise et française) a consacré quatre décennies à De la religion, un ouvrage peu commun et d'ample dimension, à l'ambition systématique.
    Comment une telle étude peut-elle se concilier avec la théorie du libéralisme politique dont il est l'un des pères ? Cela a-t-il une incidence sur notre conception moderne de la politique conçue comme un monde autonome ? C'est par le biais de cette oeuvre méconnue que Denis Thouard nous invite à redécouvrir Benjamin Constant. À rebours de nos opinions actuelles, la religion est pour Constant, au-delà d'un anticléricalisme déclaré, solidaire de la liberté et fonde la politique.
    Combinant Jérusalem avec la Grèce antique, qui offrait l'image d'une religion indépendante de toute prêtrise, il attribue au phénomène religieux une puissance émancipatrice.
    Le livre montre comment son apologie politique des droits individuels est étayée par une théorie de la subjectivité religieuse ancrée dans le sentiment.

  • On ne peut qu'hésiter à qualifier d'élégie une suite de vers qui n'ont plus de rapport déterminé avec l'origine d'un genre sans doute funèbre. On ne peut guère considérer une longue portion de temps humain sans y repérer la masse des espoirs ensevelis, le plus souvent dans une violence insensée.
    La tonalité sans doute endeuillée des premiers textes va au-devant d'une rencontre avec l'inconnu. La neige est malmenée, blessée violemment, meurtrie. La salissure est l'écriture. La place ouvre cette béance. Le ton se mue en rage, colère et désespoir, dans la pièce centrale, mais sait céder, celle-ci retombée, aux moments - où s'entrouvre une gaîté. Ou est-ce une joie ? Puis vient l'allégement d'un retour, après tant de noirceur, d'une neige nouvelle, omniprésente.

  • Emmanuel Kant (1724-1804), le philosophe des Lumières, de la raison, de l'universel et de la liberté, le solitaire de Königsberg (Prusse), a révolutionné durablement la philosophie en lui donnant un tour critique.

    Le geste critique consiste à diriger l'attention non pas sur les objets de la connaissance mais sur les conditions de leur constitution, ce à quoi Kant s'est employé méthodiquement dans la Critique de la raison pure (1781-87), la Critique de la raison pratique (1788) et la Critique de la faculté de juger (1790).

    Philosopher, pour lui, ce n'est pas parvenir à une nouvelle définition du savoir, du juste ou du beau, mais s'interroger sur ce qui nous permet de parler du savoir, du juste ou du beau. Comment pouvons-nous penser ce que nous pensons ? Quelles sont les règles que nous suivons dans nos jugements et nos actions, et dans quelle mesure sont-elles légitimes ? C'est ce mode de questionnement qui autorise Kant à se réclamer de Socrate quand il évalue les discours et pratiques de son temps.

    Cet ouvrage se propose d'introduire à la cohérence mais aussi à l'actualité de la pensée de Kant, e exposant la signification de l'entreprise critique : revenant sur les conditions de l'activité philosophique, Kant découvre l'importance du jugement, de la réflexion et du sentiment. Il replace l'exercice de la raison dans la perspective concrète d'un sujet de sentiment, libre et sensible à la fois. On montre comment, à partir de là, il élabore une nouvelle conception de la subjectivité - legs de la philosophie kantienne à la pensée contemporaine.

    Denis Thouard, chercheur au C.N.R.S. à Lille, a coordonné Popularité de la philosophie (avec Ph. Beck), publié Critique et herméneutique dans le premier romantisme allemand, et Lettres édifiantes et curieuses sur la langue chinoise. W. von Humboldt / J.-P. Abel-Rémusat (avec J. Rousseau).

  • Poète juif né en Roumanie, Paul Celan choisit d'écrire en allemand pour porter la contradiction jusque dans la langue et remettre en question une culture jugée complice de l'extermination. Peu de poètes ont fait l'objet de tant de commentaires dans la philosophie du xxe siècle, de Gadamer à Derrida et Alain Badiou. Mais ces appropriations n'ont pas été sans malentendu. Paradoxalement, l'inspiration intellectuelle légitimant l'intérêt des philosophes pour les poètes, et singulièrement pour ce poète, a souvent été puisée dans la pensée de Heidegger : Celan apparaît comme un auteur dont l'obscurité témoignerait de la profondeur de l'engagement poétique, seul susceptible de résister à l'emprise de la rationalité calculatrice.

    L'incompatibilité historique et politique du penseur et du poète fut alors souvent ignorée ou minorée, au profit de la construction d'une synthèse poético-philosophique dont l'ambiguïté est riche d'enseignements sur ce moment de la pensée. En proposant une analyse critique des modalités de cette rencontre, ce livre pose à nouveaux frais la question des rapports entre philosophie et poésie et ouvre la voie à d'autres réponses à la question : « Pourquoi des poètes en temps de détresse? »

  • Il existe, en français, un ouvrage de référence sur la pensée anthropologique de Humboldt (Jean Quillien, 1991, réédité en 2015) mais rien de tel sur sa pensée du langage. Ce livre souhaite donc combler cette lacune tout en remettant à leur place certaines idées fausses. Il se révèle, à ce titre, triplement provocateur.
    D'une part, cet ouvrage rappelle que Humboldt se situe entièrement dans le prolongement de la tradition généraliste des grammaires philosophiques qu'il ne renie jamais entièrement. Il relit au contraire cette tradition au moyen des conceptions de la philosophie allemande de Kant et Fichte. D'autre part, il souligne que Humboldt ne s'est pas contenté de formuler quelques idées générales sur le langage, mais a effectué un immense travail empirique sur près de 80 langues, rédigeant plus de 30 grammaires. Denis Thouard donne un aperçu de ce travail en évoquant l'édition des grammaires américaines effectuée ces dernières années à l'Académie de Berlin-Brandebourg, et développe le cas du basque, du chinois et de l'égyptien. C'est l'occasion de découvrir un linguiste véritable.
    Enfin, il permet de remettre en lumière le rôle essentiel et le plus souvent ignoré qu'a joué pour la pensée de Humboldt sa réflexion sur la traduction en analysant son travail de traducteur de l'Agamemnon d'Eschyle dans son contexte culturel.
    Une réflexion sur la question de la diversité des langues dans l'Europe actuelle, le renouveau des études sur l'origine des langues et les mésusages des idées de Humboldt accompagnent une présentation sélective et approfondie des points essentiels de sa pensée.

  • L'herméneutique n'est pas le nom d'une philosophie, mais d'un souci de la compréhension. En montrant, à travers plusieurs positions contemporaines, comment ce souci peut être articulé différemment, ce livre entend contribuer à complexifier l'herméneutique. L'herméneutique est essentielle aux sciences humaines, à la constitution de leur objet comme à leur réflexion. Elle s'attache aux traces, aux signes, à la lecture du monde : avec Carlo Ginzburg par la méthode de l'indice ; pour Josef Simon, en déployant une philosophie du signe ; suivant Hans Blumenberg, en lisant le monde. La compréhension du monde est une subjectivité. Elle se constitue dans le sentiment de soi pour Paul Ricoeur. Elle part en quête des « sources du moi » avec Charles Taylor. Elle est saisie dans le rapport à soi ténu de l'humour par Dieter Henrich.

    Pour finir, le livre revient, à propos des « Cahiers noirs » de Martin Heidegger, sur l'héritage politique d'une certaine herméneutique et la nécessité d'opérer des distinctions critiques.

  • Depuis les Lumières, les philosophes s'adressent en principe à tous
    et doivent se préoccuper d'être compris les plus largement possible.
    Mais cette pédagogie rencontre une double diffi culté, qui tient à
    la simplifi cation des contenus et à l'impossibilité fondamentale
    d'éviter tout malentendu. En réaction aux illusions d'une communication
    accomplie sous le signe de la raison universelle, des stratégies
    alternatives ont vu le jour avec le romantisme et l'idéalisme
    philosophique.
    Entre le désir de science et la tentation de la littérature, la philosophie
    a exploré entre les Lumières et le romantisme toutes les voies
    de sa communication. Une exigence et un problème encore irrésolus.

  • la connaissance à partir d'indices peut-elle fournir un modèle consistant pour interpréter, voire guider le travail en sciences humaines ? a partir de la conjonction à la fin du xlxe siècle entre la lecture des symptômes psychiques indirects chez freud, de la technique d'attribution des oeuvres d'art à partir de détails inventée par morelli et de la naissance du roman d'enquêtes policières, carlo ginzburg a suggéré que le " paradigme indiciaire " constituait un modèle des " sciences humaines " dont le procédé consiste à " inférer à partir des effets ".
    ce " paradigme " hériterait de la riche tradition de la sémiotique médicale et de la mantique, et aurait été en partie préservé par certaines disciplines partant de signes, trouvés ou suscités, pour parvenir, au moyen de leur " lecture ", à la connaissance de leur " cause " : les symptômes du médecin, les indices de l'enquêteur, le détail pictural, l'écriture manuscrite, les traces relevées par le chasseur.
    les études réunies ici interrogent la pertinence et les limites de la connaissance indiciaire depuis des perspectives croisées : philosophie, histoire, anthropologie, linguistique, histoire des sciences, préhistoire, médecine ancienne, philologie, sémantique, sémiotique, littérature.

  • Ont collaboré à ce volume : R. Brandt, M. Crampe-Casnabet, L. Foisneau, S. Goyard-Fabre, I. Harris, K. Herb, B. Ludwig, M. Pécharman, G. Raulet, T. Sorell, P.-H. Tavoillot, D. Thouard.

    La philosophie de Kant repose, dans sa structure juridico-politique, sur l'édifice théorique de la philosophie de hobbes, dont elle prétend pourtant être l'antithèse et l'antidote par son insistance sur la liberté et l'émancipation.
    Qu'il s'agisse de la discipline imposée aux citoyens, de l'arbitrage qui dénoue les conflits civils et scientifiques, ou du dépassement de l'état de violence originel, le Léviathan contribue paradoxalement à l'édification d'une philosophie critique. Le jugement du souverain chez Hobbes et le tribunal de la raison chez Kant reposent sur une commune conviction : l'apaisement des conflits ne peut provenir que d'une procédure d'arbitrage.
    Associant les perspectives de spécialistes britanniques, allemands et français, les études réunies ici interrogent de façon nouvelle les conditions politiques de la philosophie kantienne dans son dialogue avec la pensée de Hobbes.

  • Philosophe et sociologue, Georg Simmel (1958-1918) a développé une pensée originale qui se soustrait à la tentation des oppositions duales, telles qu'individu et société, expérience et structure. Sa pensée du tiers saisit la complexité des relations sociales à partir de la différenciation et de la réciprocité. Son approche se veut processuelle et relationnelle. Plus qu'un état de la société, ce sont les dynamiques qui la produisent, le « faire société » qu'il cherche à élucider.

    L'objectif de cet ouvrage est de montrer l'actualité et la fécondité des pistes ouvertes il y a un siècle par Simmel, pour penser des questions aussi décisives que la sociabilité, le pouvoir, la valeur de l'argent et du travail, la confiance ou la religion.
    />
    Ces considérations se veulent des prolongements, des discussions à partir de Simmel plutôt qu'une exégèse de son oeuvre. Elles font le pari que les sciences sociales ont beaucoup à gagner à rouvrir certaines de ces pistes. À travers son regard sociologique, Simmel nous engage à explorer la complexité des relations à travers lesquelles se constituent réciproquement l'individu et la société. À travers sa réflexion philosophique, il nous invite à interroger les évidences, les clivages catégoriels et disciplinaires auxquels nous nous sommes accoutumés.

    Esprit en son temps résolument moderne, Simmel, en bien des points, nous précède encore.

empty