• Que d'autres se targuent des pages qu'ils ont écrites ; moi je suis fier de celles que j'ai lues. Fidèle à ces vers de Jorge Luis Borges, Nuccio Ordine nous invite à éprouver la même humble fierté en nous donnant à lire (et à relire) quelques-unes des plus belles pages de la littérature. Après le succès international de L'Utilité de l'inutile (best-seller traduit en dix-huit langues), Ordine poursuit son combat en faveur des classiques, convaincu qu'un bref extrait (brillant et sortant des sentiers battus) peut éveiller la curiosité des lecteurs et les encourager à se plonger dans l'oeuvre elle-même.

  • Et si l'Iliade n'était que l'assemblage de fictions plus mensongères les unes que les autres ? Et si la représentation qui y est offerte de la guerre de Troie était contraire à la réalité historique ? Tel est l'enjeu de la brillante démonstration à laquelle se livre Dion de Pruse dans ce discours 11. Pour ce faire, il cède la parole à un vieux prêtre égyption qui, par extraordinaire, tient de Ménélas lui-même la véritable histoire de la guerre : Tyndare a donné sa fille Hélène au meilleur des prétendants, Pâris, provoquant ainsi la colère de Ménélas et d'Agamemnon. Ces derniers ont alors convaincu les autres chefs de se lancer dans une expédition contre Troie, mais les Grecs, très inférieurs par les armes et la bravoure, ont été défaits. Cet essai atypique, qui tient de la réfutation rhétorique à couleur paradoxale, mais cède rapidement la place à une nouvelle version du mythe, frappe par l'ampleur du propos. Il invite à une réflexion morale, d'inspiration platonicienne, sur le rôle pernicieux que joue dans l'éducation une poésie mensongère. Il recèle les germes d'une réflexion politique et idéologique. Est ainsi posée la question des visées de ces mythes recomposés au fil des époques : selon Dion, Homère voulait raffermir les Grecs face aux guerres qu'ils allaient devoir affronter contre les Perses, mais sa déformation des événements ne correspond plus au nouveau contexte ; les Grecs, désormais sous la protection romaine, n'ont en effet plus à craindre une agression venue d'Orient. Magnifique oeuvre de divertissement, ce discours prononcé devant les habitants d'Ilium Novum avait aussi pour ambition de les faire réfléchir sur leur double identité de Grecs et de Troyens vivant sous l'empire romain.

  • Parmi les 41 conférences de Maxime de Tyr, auteur du IIe siècle associé au mouvement de la Seconde Sophistique, ont été retenues celles qui traitent de la philosophie de la religion, tant dans sa dimension institutionnelle (comment accorder rite et pratique avec les exigences de la spiritualité ?) que dans sa dimension plus proprement théologique (comment penser le dieu ? Comment le mal est-il possible ?).
    Cette approche conduit à prendre également en compte les conférences portant sur la philosophie de Platon. Tout ce que nous avons gardé de Maxime est écrit au nom de la découverte philosophique et Platon est son modèle, comme penseur et comme « agent éthique ». Un tel projet n'empêche pas toutefois Maxime de divertir son public en l'éduquant. Il prétend être capable de s'adresser aux jeunes gens aussi bien qu'aux philosophes les plus sophistiqués. L'attention particulière portée à Platon n'exclut pas la référence à d'autres philosophes. Mais Maxime n'est pas un éclectique qui puiserait des éléments épars afin d'en former un tout ; il demeure persuadé de l'unité fondamentale et essentielle des discours philosophiques, et poétiques, qu'il s'agit de penser au-delà de leur diversité apparente. Seul Épicure est exclu explicitement du choeur des philosophes en raison de son anti-providentialisme. L'un des points cruciaux de la pensée de Maxime est en effet l'organisation de l'univers à partir d'un dieu qui l'a fabriqué ; la référence au Timée, comme chez nombre de platoniciens de cette époque, reste toujours en filigrane derrière cette représentation cosmologique et guide aussi les interprétations allégoriques d'Homère. Maxime évite des digressions techniques et conceptuelles mais il n'hésite pas à montrer une large culture. Le souci affiché de la pratique le conduit à adopter des tons variés, polyphoniques, qui s'adaptent aux auditeurs et aux circonstances.

  • La guerre de Troie, c'est Homère, sa colère d'Achille, son Iliade, sublime, forcément sublime. Certes. Mais que de mensonges, s'écrièrent très tôt les mauvais esprits, quel récit incomplet !
    En réponse à ces critiques sont nées les trois oeuvres réunies dans ce volume - introuvables en français -, seuls témoins subsistant d'une tradition jadis étoffée. L'Iliade latine, poème du premier siècle de notre ère, que l'on trouvera ici traduite en alexandrins blancs, se veut ainsi une modernisation de la matière homérique. L'Éphéméride de la guerre de Troie par Dictys de Crète ainsi que l'Histoire de la destruction de Troie de Darès le Phrygien sont quant à elles les récits d'une guerre racontée par ceux, Grecs et Troyens, qui l'ont vécue. Et c'est à travers eux que le monde médiéval, occidental et byzantin, apprendra la véritable histoire de la guerre de Troie.
    Gérard Fry est chargé d'enseignement de latin à l'Université de Genève.

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