Littérature générale

  • L´idéologie dominante nous enjoint de tolérer l´Autre. Les textes de Christine Delphy nous montrent que celui qui n´est pas un Autre, c´est l´homme, et l´homme blanc.
    C´est sur la base du sexe, de l'orientation sexuelle, de la religion, de la couleur de peau et de la classe que se fait la construction sociale de l´altérité. L´Autre c´est la femme, le pédé, l´Arabe, l´indigène, le pauvre. La république libérale tolère, c´est-à-dire qu´elle tend la main, prenant bien garde à laisser le toléré-dominé suspendu au vide. L´homo est toléré s´il sait rester discret, le musulman est toléré s´il se cache pour prier, la femme est tolérée si ses revendications égalitaires n´empiètent pas sur le salaire et le pouvoir de l´homme, l´oriental est toléré s´il laisse les armées américaines tuer sa famille pour le libérer de la dictature - et libérer sa femme de lui-même par la même occasion. L´injonction à s´intégrer est surtout une sommation à être semblable, à suivre les règles officieuses mais bien réelles de "l´Occident".
    Parité, combats féministes et homosexuels, Afghanistan, Guantanamo, indigènes et société postcoloniale, loi sur le voile : autant de prismes pour analyser les dominations, tant hétérosexistes, racistes, que capitalistes. Ceux et celles qui refusent ces règles, ceux et celles qui se montrent pour ce qu´ils et elles sont, le paient le prix fort, combattant-e-s d´une guerre qui sera longue.

    Écrits dans un style offensif, incisif et souvent drôle, ces textes nous forcent à déplacer notre regard, à mettre en lien des événements toujours cloisonnés, et nous apportent ce supplément d´intelligence qui seul permet de comprendre le monde tel qu´il va.

  • L'argument est le suivant : ce qui se passe autour des Roms n'est pas l'éternel retour d'une haine du nomade, ce n'est pas identique à ce qui se passe autour des immigrés extra-européens, ce n'est pas non plus la simple répétition de ce qu'on a connu sous Sarkozy. Il s'agit ici de race - et non pas simplement de racisme. En effet, parce que les Roms sont (quasi) européens, ils ne peuvent (plus) faire l'objet de discriminations légales. Pour autant, il n'est pas question de les intégrer. En pratique, se met en place aujourd'hui ce qu'on peut appeler « auto-expulsion » : on rend la vie impossible aux Roms pour les dissuader de rester ou de venir. Pour justifier la discrimination, il faut supposer, a priori ou a posteriori, une différence radicale - qui seule autorise ce traitement inhumain. C'est en cela qu'il faut bien parler de race. Reste une question : si le racisme n'est pas la cause, mais l'effet de la politique (autrement dit, si l'on inverse la logique du populisme), pourquoi nos politiques, en particulier de gauche aujourd'hui, réinventent-ils la race - alors même qu'ils se veulent antiracistes ?

  • Ce livre, où il est question de poésie, réunit des écrivains qui ont en commun de ne pas trop aimer qu'on les traite de poètes. Qui plus est, il sort dans une maison d'édition qui n'a jamais publié de poésie. C'est que dans leur grande diversité, les écritures de celles et ceux qui ont accepté de participer au projet ont un trait commun : elles sont hantées par la politique. Non qu'elle en soit le thème explicite, sauf exception - mais alors, où se loge-t-elle ? Moins dans un style que dans un effort pour renouveler la construction, l'agencement et les enjeux du livre, et de ce qui, au-delà même de l'objet livre, poursuit l'analyse critique de nos mondes. La poésie ici envisagée est une opération pratique, concrète, où l'on pense l'art comme un acte - individuel certes - mais aussi comme un lieu public, une scène ouverte.

  • Aussi loin du catastrophisme ambiant ("Tout va disparaître") que de l´angélisme bêtifiant ("On en a vu d´autres"), André Schiffrin, dans ce nouveau livre, trace des pistes pour sauvegarder l´indépendance de l´édition, de la librairie, du cinéma et de la presse.
    Il ne se contente pas de faire un triste état des lieux : s´inspirant de tentatives qui ont réussi, d´Oslo à Paris, du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) à Minneapolis (Minnesota), il propose des solutions, simples ou sophistiquées, qui ont en commun de pouvoir être appliquées dès demain sans ruiner les finances publiques.
    Toutes ces solutions, Schiffrin le souligne, nécessitent des décisions politiques mais pas nécessairement gouvernementales : les municipalités, les régions, les États en Amérique ont un rôle important à jouer, qui peut partout contrebalancer les néolibéralismes nationaux.

    Ce livre, écrit par un homme qui a derrière lui un bon demi-siècle dans l´édition indépendante, est une incitation lucide et optimiste à prendre conscience que nous ne sommes ni impuissants ni condamnés à la seule consommation de best-sellers, de journaux misérablement asservis ou de séries télévisées ineptes. L´Argent va-t-il l´emporter sur les Mots ? La réponse, nous dit Schiffrin, dépend de chacun de nous.
    Traduit de l'anglais par Eric Hazan.

  • " Ceux qui, aux alentours de 1965, avaient entre vingt et trente ans, ont alors rencontré un nombre exceptionnel de maîtres dans le champ de la philosophie. Les anciens comme Sartre, Lacan ou Canguilhem, étaient encore en pleine activité ; d'un peu plus jeunes, comme Althusser, déployaient leur oeuvre, et toute une génération, les Deleuze, Foucault, Derrida, entrait dans l'arène. Tous ces maîtres, aujourd'hui, sont morts. La scène philosophique, largement peuplée d'imposteurs, est autrement composée, ne tirant sa consistance que de ceux, jeunes et moins jeunes, qui, les formulant à neuf dans leur propre langue, savent être fidèles aux questions qui nous animèrent il y a quarante ans. Je crois juste de rassembler les analyses et hommages qu'au long des années, quand ils disparaissaient, j'ai consacrés à ceux à qui je dois la signification, toujours inhumaine autant que noble et combattante, du mot "philosophie". Je n'ai pas toujours eu avec ces contemporains capitaux des rapports simples et sereins : la philosophie, comme le dit Kant, est un champ de bataille. Mais, considérant aujourd'hui les innombrables "philosophes" médiatiques, je puis dire que j'aime tous ceux dont je parle dans ce livre. Oui, je les aime tous ". (Alain Badiou).

  • La violence nazie ne doit rien au hasard: elle a une généalogie, qui n'est pas spécifiquement allemande, et un laboratoire, l'Europe libérale du XIXe siècle.
    Les camps d'extermination sont l'aboutissement d'un long processus de déshumanisation et d'industrialisation de la mort, amorcé par la guillotine et qui a progressivement intégré la rationalité du monde moderne, celle de l'usine, de la bureaucratie, de la prison. On peut trouver les origines culturelles du nazisme dans le "racisme de classe" qui triomphe après la Commune, dans le discours impérialiste sur l'"extinction des races inférieures" visant à légitimer les génocides coloniaux, enfin dans l'émergence d'une nouvelle image du juif- axée sur la figure de l'intellectuel - comme métaphore d'une maladie du corps social.
    Le nazisme réalisera la convergence entre ces différentes sources matérielles et idéologiques. Auschwitz se révèle ainsi - et c'est là que réside, selon Enzo Traverso, sa singularité - comme la synthèse d'un ensemble de modes de pensée, de domination et d'extermination profondément inscrits dans l'histoire occidentale.

  • "Donner une idée de ses convictions théoriques, de sa façon de converser, voire de son allure extérieure, importe bien plus que de dévider le fil de ses oeuvres dans l'ordre chronologique, en fonction de leur contenu, de leur forme et de leur efficace." Extraites du premier essai de ce livre, ces lignes programmatiques indiquent déjà qu'il s'agit d'un ensemble vivant. La théorie du théâtre épique, la conception du Roman de Quat'sous, la question de "l'auteur comme producteur" se mêlent à des conversations, à des lettres, à des rencontres qui ont comme toile de fond les années 1930, l'exil, la montée du nazisme. Et dans ces années de crise aiguë, transparaît la synergie entre la pensée-Benjamin et la pensée-Brecht comme par exemple lorsque Benjamin fait du trauerspiel baroque l'ascendant du théâtre épique, ou lorsqu'il met en avant chez Brecht le geste, surtout le geste inapparent, infinitésimal, ne se situant pas dans la ligne d'attente.

    Un dialogue des plus actuels entre deux grands esprits du XXe siècle : deux exilés, deux allemands, deux amis, dans une traduction nouvelle de Philippe Ivernel.

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