Seuil

  • Le discours économique classique repose sur des postulats qu'il présente comme allant de soi : offre et demande posées de façon indépendante, individu rationnel connaissant son intérêt et sachant faire le choix qui y correspond, règne inconditionnel des prix... Or il suffit d'étudier de près une transaction, comme Pierre Bourdieu le fait ici pour la vente et l'achat immobiliers dans le Val d'Oise, pour s'apercevoir que ces postulats abstraits ne rendent pas compte de la réalité.

    Le marché est construit par l'État, qui peut par exemple décider de favoriser l'accès à la maison individuelle ou à l'habitat collectif ; quant aux personnes impliquées dans la transaction, elles sont immergées dans des constructions symboliques qui font, au sens fort, la valeur des maisons, des quartiers ou des villes.

    L'abstraction illusoire des postulats classiques est d'ailleurs critiquée aujourd'hui par certains économistes ; mais il faut aller plus loin : l'offre, la demande, le marché, et même l'acheteur et le vendeur, sont le produit d'une construction sociale, de sorte qu'on ne peut décrire adéquatement les processus dits « économiques » sans faire appel à la sociologie.

    Au lieu de les opposer, comme on le fait traditionnellement, il est temps de comprendre que sociologie et économie constituent en fait une seule et même discipline ayant pour objet l'analyse de faits sociaux, dont les transactions économiques ne sont après tout qu'un aspect.

  • Prêter attention à un objet, le convoiter, le demander, s'en saisir, le délaisser, le transmettre - tout cela renvoie pour chacun d'entre nous à des actes quotidiens, banals, « naturels ». Pourtant, ces actes ne vont pas de soi pour les très jeunes enfants. Il leur faut au contraire apprendre à prendre- et aussi à donner. Car si ce geste tourne plus souvent chez eux que dans le monde adulte au conflit, c'est précisément qu'il implique la difficile maîtrise de règles implicites et d'attentes non formulées.
    À partir d'une enquête ethnographique menée dans une crèche auprès d'une trentaine d'enfants de deux à trois ans, ce livre surprenant et vivant met au jour les déterminants sociaux de l'appropriation des choses au premier âge. Pourquoi un enfant préfère-t-il, très tôt, tels objets à tels autres ? Comment en vient-il à les réclamer dans les formes ou, au contraire, à s'en emparer par la force ? Et pourquoi tout cela importe-t-il, au moment précis où la vie sociale émerge ?
    Répondre à ces questions, c'est penser l'inégale disponibilité des choses aux mains des enfants et la genèse de leurs différences sociales, mais aussi la hiérarchie précoce des légitimités - celle qui impose, d'emblée, des objets préférentiels, des gestes souhaitables et des prises de parole plus judicieuses que les autres. C'est aussi s'intéresser, à partir de l'observation minutieuse des premiers instants de l'existence sociale, aux fondements du rapport personnel à la possession et à la propriété.

  • Pour la première fois, un anthropologue est parvenu à nouer une véritable relation avec les vendeurs de crack, dans l'un des quartiers les plus dangereux de New-York (dans East-Harlem). Philippe Bourgois, pendant cinq ans, a observé, enregistré, photographié, dans toutes ses facettes, la vie d'une trentaine de dealers portoricains. Il nous livre ici le matériau et le résultat de cette recherche : nous voyons de près, dans les détails les plus intimes, la vie quotidienne des habitants de ces quartiers à risque : pratiques régulières du crime, du viol, mais aussi force de l'amitié et rêves enfantins de gloire. Ce livre comporte aussi une contribution théorique originale : il nous aide à comprendre la relation entre la culture, l'économie et le déterminisme social et nous aide à repenser la question de la responsabilité individuelle.
    Cet ouvrage est un excellent exemple d'une bonne anthropologie de terrain, comme les Américains savent la pratiquer (c'est-à-dire comportant l'engagement personnel du chercheur dans ce qu'il étudie), et il pourra contribuer à enrichir le débat, si présent aujourd'hui, concernant " les banlieues " et les " quartiers difficiles ".

  • Depuis les années 1990, un nombre croissant de juridictions pénales à travers le monde recourent à des expertises qui prennent appui sur la génétique comportementale et les neurosciences afin d'évaluer la responsabilité et la dangerosité des auteurs d'actes délinquants.
    Ce livre propose d'éclairer les prémisses de ce savoir scientifique en s'intéressant à la naissance et au développement de la criminologie biosociale aux États-Unis depuis les années 1960. Dans une enquête inédite, reposant sur des études de la littérature et de controverses scientifiques, des analyses statistiques et des entretiens avec des criminologues, sociologues et psychologues, il montre comment cette branche de la criminologie, au départ marginale, a gagné en visibilité et en légitimité. Ce développement n'est pas sans conséquences : en prétendant pouvoir identifier les causes biologiques et environnementales des comportements dits « antisociaux », les criminologues biosociaux participent à la redéfinition de la frontière entre le normal et le pathologique.
    Héréditaire explore ainsi plus largement les recompositions de l'expertise dans les sociétés contemporaines, et notamment les luttes de territoire que les professions médicales et judiciaires engagent fréquemment pour s'arroger le monopole du diagnostic, de la prise en charge et du traitement des déviances individuelles.

  • De quelle manière les enfants appréhendent-ils les différences sociales qui constituent l'univers dans lequel ils grandissent ? Comment perçoivent-ils les inégalités, les hiérarchies, voire les clivages politiques qui le structurent ? À partir de quels critères en viennent-ils à se classer et à classer les autres ? Et d'où peuvent-ils bien tenir tout cela ?
    C'est à ces questions qu'entreprend de répondre cette enquête sociologique inédite, menée deux années durant dans deux écoles élémentaires. Si les mécanismes de la socialisation enfantine sont souvent postulés, peu de travaux les ont réellement explorés. Wilfried Lignier et Julie Pagis identifient un phénomène de recyclage symbolique des injonctions éducatives, notamment domestiques et scolaires, que les enfants transposent lorsqu'il leur faut se repérer dans des domaines peu familiers.
    Ces mots d'ordre deviennent ainsi des mots de l'ordre, employés par les enfants pour distinguer les métiers prestigieux des activités repoussantes, les meilleurs amis des camarades infréquentables, ou encore leurs partis et leurs candidats préférés quand surgit une élection présidentielle. Chacun trouvera sa place, du côté du sale ou du propre, de la bêtise ou de l'intelligence, des « bons » ou des « méchants ». Si bien qu'à travers la genèse de ces perceptions enfantines, c'est celle de l'ordre social lui-même que l'ouvrage retrace.

  • « J'ai tenté d'esquisser l'essor et le déclin, au sein de la théorie politique anglophone, de ce que j'ai appelé une conception néo-romaine de la liberté civile. La théorie néo-romaine se fait jour au cours de la Révolution anglaise du XVIIe siècle. Plus tard, elle sert à attaquer l'oligarchie qui règne en Grande-Bretagne au XVIIIe siècle, et, par la suite, à défendre la révolution montée par les Américains contre la Couronne britannique. Au cours du XIXe siècle, cependant, la théorie néo-romaine s'évanouit progressivement. Certains de ses éléments survivent dans les Six Points des Chartistes, dans la description par John Stuart Mill de la sujétion des femmes et dans d'autres plaidoyers en faveur des subordonnés et des opprimés.
    Mais le triomphe idéologique du libéralisme laisse la théorie néo-romaine largement discréditée. C'est alors que la conception rivale de la liberté présente dans le libéralisme classique commence à jouer dans la philosophie anglophone le rôle de premier plan qu'elle n'a jamais abandonné depuis. L'ambition de cet essai est de remettre en cause cette hégémonie libérale en tentant de retourner dans un univers intellectuel que nous avons perdu. Je m'efforce de situer la théorie néo-romaine dans le contexte intellectuel et politique où elle fut d'abord formulée, afin d'examiner la structure et les présupposés de la théorie elle-même, nous offrant ainsi les moyens de repenser, si nous le voulons, les droits qu'elle peut revendiquer sur nos allégeances intellectuelles. » Q. S.

  • L'oeuvre multiple et complexe de Pierre Bourdieu a suscité, de par le monde, de très nombreuses interprétations et interpellations. C'est cet univers de discussions que Loïc Wacquant a reconstitué lors d'un séminaire tenu à l'Université de Chicago en 1987 puis au cours d'échanges serrés avec Pierre Bourdieu entre 1988 et 1991. Invitation à la sociologie réflexive livre les enseignements de ces échanges transatlantiques selon trois modalités complémentaires.Après une première partie exposant l'architecture conceptuelle et thématique des travaux de Pierre Bourdieu, Loïc Wacquant, au cours d'une interrogation méthodique nourrie de la lecture de l'oeuvre et de ses critiques, permet non seulement au sociologue de répondre aux objections qui lui ont été adressées, mais aussi de livrer, plus clairement que jamais, les fondements philosophiques et épistémologiques de sa démarche.
    Poussé et porté par cette interrogation, Pierre Bourdieu est conduit à révéler jusqu'aux implications éthiques et civiques de son travail et à réfléchir sur ses effets sociaux.En présentant, dans la troisième partie, le préambule à son séminaire de recherche à l'École des hautes études en sciences sociales, Pierre Bourdieu nous fait entrer dans son atelier, ce laboratoire où s'élabore une oeuvre à laquelle ce livre constitue la meilleure introduction.

  • La viticulture française a dominé historiquement le marché mondial avec ses grands crus et sa recherche de l'" excellence ". Elle traverse depuis quelques années une crise inédite. Pour comprendre ce phénomène, faut-il opposer les pays du " Nouveau Monde " aux producteurs traditionnels ? Les enjeux de la concurrence internationale sont-ils réductibles à une guerre des prix ? A partir d'une analyse alliant enquête ethnographique et démarche sociologique, Marie-France Garcia-Parpet montre comment les batailles de classement sont au coeur des transformations récentes du marché mondial de ce produit et dans quelle mesure les " ressources " mobilisées dans cette compétition vont bien au-delà de l'investissement d'entrepreneurs individuels et de l'intervention de l'Etat dans la construction du marché. Les caractéristiques sociales des agents économiques, leur style de vie, les modes de socialisation des consommateurs et les stratégies commerciales associées sont autant de variables essentielles pour rendre raison de cette compétition mondialisée. En cela, la portée de cet ouvrage dépasse le cas du marché du vin : elle s'étend à la plupart des marchés dont le fonctionnement repose sur une logique de qualification d'excellence.

  • Parmi les milliers de langues qui existent ou ont existé, il semble qu'il y en ait toujours eu une qui ait été plus « prestigieuse » que ses contemporaines. Le latin fut en ce sens une langue dominante jusqu'au XVIIIe siècle, le français en devint une à son tour jusqu'au XXe siècle et l'anglais a incontestablement acquis le statut de langue mondiale depuis lors. L'exemple antique du bilinguisme latin/grec des Romains cultivés montre que la langue dominante n'est pas nécessairement la langue du pays le plus puissant économiquement ou militairement (comme la situation contemporaine tendrait à le faire croire), mais que la hiérarchisation linguistique repose sur des processus spécifiques que ce livre met au jour.

    Le bilinguisme, la diglossie (l'usage au sein d'une même communauté de deux idiomes remplissant des fonctions communicatives complémentaires) et, dans le champ littéraire international, les traductions d'ouvrages sont de précieux indicateurs de ce phénomène.

    À travers le cas exemplaire du français, de ses transformations, des formes de domination qu'il a exercées, de l'évolution de son statut, des commentaires que son rôle et sa place ont occasionnés, Pascale Casanova propose un cadre d'analyse novateur des mécanismes de la domination linguistique.

  • L'élection n'a pas toujours été tenue pour le moyen le plus équitable, le plus efficace et le plus transparent de distribuer les charges et les honneurs publics ou de désigner ceux qui devaient contribuer à la fabrication de la Loi. Longtemps, d'autres systèmes ont joui d'un prestige égal sinon supérieur, qu'il s'agisse du tirage au sort, de l'hérédité, de la cooptation ou de l'appel à l'Esprit Saint.
    Les élections existaient pourtant, dans d'innombrables lieux et institutions : les villes et les villages, les ordres religieux et les conclaves - où agissait justement l'Esprit Saint - les universités et les académies. Mais elles servaient en réalité d'autres fins que la sélection des meilleurs représentants et la juste répartition des charges, comme la reproduction sociale des élites, la défense de l'orthodoxie. Elles n'avaient finalement pas grand-chose à voir avec la démocratie.
    C'est ainsi l'idée d'un progrès linéaire des institutions représentatives depuis la fin du Moyen Âge jusqu'aux révolutions du XVIIIe siècle que met en cause Olivier Christin. Une contribution importante aux débats contemporains sur la démocratie représentative.

  • Les études portant sur les génocides sont restées enfermées dans un système d'oppositions étroit : les massacres de masse sont-ils le point culminant de la « modernité » ou même de la « démocratie », ou au contraire la manifestation d'un « effondrement de la civilisation » et d'un « retour à la barbarie » ? Ceux qui les ont perpétrés sont-ils des hommes « ordinaires » ou bien des « psychopathes » ? Et la Shoah représente-t-elle une singularité historique ou peut-elle être comparée à d'autres entreprises génocidaires ?
    À travers l'analyse de seize épisodes d'extermination du XXe siècle, ce livre entend dépasser ces approches pour comprendre à quelles conditions la frénésie meurtrière qu'ils manifestent peut éclater et comment des individus se révèlent disposés à y prendre part.
    À leur sujet s'est développée une conception singulière : ceux qui, des semaines, des mois, voire des années durant ont massacré leurs semblables, sans scrupules, sans pitié, parfois avec entrain et, après coup, sans remords seraient des « hommes ordinaires » obéissant simplement aux ordres ou à l'idéologie du temps. En somme : « Vous et moi, dans les mêmes circonstances, aurions fait la même chose. » Interrogeant le déroulement des faits et les témoignages, souvent négligés ou pris au pied de la lettre, des protagonistes, Abram de Swaan ébranle ici radicalement la thèse de la « banalité du mal ».

  • Faut-il faire de la France un pays de propriétaires et liquider le parc HLM de l'après-guerre ? C'est en tout cas le tournant pris par les politiques publiques depuis les années 1970. Être propriétaire de son pavillon, profiter des attraits de la ville à la campagne, réinventer la sociabilité de voisinage et la mixité sociale, tel est le projet qu'ont vocation à incarner les nouveaux lotissements et que favorisent les aides à l'accès à la propriété.
    Mobilisant données statistiques, enquêtes de terrain et témoignages vécus, ce livre montre qu'en nourrissant un vaste mouvement de périurbanisation des classes populaires, la diffusion de la propriété transforme en profondeur leurs conditions d'existence : déstabilisation de l'économie domestique par le poids de l'endettement, éloignement des bassins d'emploi et des réseaux de solidarité, repli des femmes sur la sphère domestique, « mixité » sociale conflictuelle. Entre la maison individuelle rêvée et le logement standardisé souvent exigu et inachevé que ces « primo-acquérants » ont pu se payer, entre le quartier pavillonnaire imaginé sur papier glacé et le lotissement sous-doté en équipements collectifs et coupé du monde auquel ses habitants se trouvent assignés, ce nouveau monde de « HLM à plat » est gros de tensions dont Anne Lambert souligne l'importance politique pour les années à venir.

  • Elle survient dans un roman où elle n'était pas attendue et qui, de toute façon, n'était pas son genre. Elle va ensuite y prendre une place hors de proportion avec sa vocation première. Elle quittera pourtant la scène bien avant la fin. Mais le vaste intermède de ses amours avec le héros lui aura suffi pour infléchir le cours des choses, faire que son image irradie la fiction et invite le romancier à réajuster son point de vue sur l'univers social.

    Elle, c'est Albertine Simonet, la "jeune fille en fleurs", la "prisonnière", la "fugitive". La critique a toujours ignoré son rôle, alors qu'elle figure dans un tiers du roman et que, entre la noblesse rayonnante des Guermantes et la bourgeoisie mesquine des Verdurin, elle introduit une troisième voie, celle d'une bourgeoisie ascendante, éprise de grand air, de sports, d'arts et de vitesse. La jeune femme annonce la fin d'un monde et oblige à une conception plus réaliste du social, à une sociologie désenchantée.

    Mais ce livre n'est pas seulement un portrait sociologique - en parlant du style d'Albertine, de sa présence, toujours déroutante, Jacques Dubois nous propose de lire la biographie d'un personnage.

  • Ce livre propose un choix représentatif des travaux d'Aaron V.
    Cicourel dans le milieu médical au cours des vingt dernières années. Travaillant sur le terrain à la façon d'un anthropologue, Aaron V. Cicourel se fait accepter dans un milieu donné, observe, interroge, prend des notes, enregistre. On le voit ici à l'oeuvre au sein de différents services hospitaliers. Ce qui l'intéresse tout particulièrement, c'est l'immense difficulté des médecins comme des patients à communiquer.
    Il recueille à la fois l'histoire de la maladie telle que le patient la raconte au médecin, et telle que le médecin la recadre par ses questions et ses notes. Il reconstitue ainsi le raisonnement médical qui aboutit à un diagnostic, à une prescription, sinon à une intervention. Ce sont des décisions lourdes de conséquences qui sont souvent mal expliquées et mal comprises.

  • Les méthodes d'apprentissage de la lecture sont au centre de controverses récurrentes. S'il est devenu courant d'imputer l'échec de nombreux élèves à l'école primaire aux ravages de la méthode « globale » et de prôner un retour à la « syllabique », force est de constater que les pratiques actuelles empruntent à l'une comme à l'autre. Cette querelle des méthodes passe en réalité à côté de choix pédagogiques plus profonds qui ont durablement compromis la démocratisation de l'un des savoirs premiers les plus déterminants pour la réussite scolaire ultérieure.
    Ce livre montre comment, au nom d'une conception savante et idéalisée de la « vraie lecture », les aspects pratiques et techniques de cet apprentissage fondamental ont progressivement été déniés et délégitimés. Il décrit la manière dont les enseignants ont été dépossédés de leur savoir pédagogique et ont peu à peu tendu à reporter sur les enfants eux-mêmes et leur milieu culturel les difficultés qu'ils constataient, favorisant une médicalisation et une psychologisation croissantes de l'échec scolaire.
    Enfin, à partir d'une expérimentation conduite auprès de deux classes de CP, l'ouvrage met en évidence les effets positifs d'une pédagogie basée sur l'enseignement explicite du déchiffrage en matière de réduction des inégalités sociales d'accès à l'écrit.

  • Le livre traite des relations entre le journalisme et l'économie, un sujet qui connaît aujourd'hui une nouvelle actualité mais qui reste la plupart du temps traité de façon très restrictive. Il met en évidence un phénomène plus important que les pressions et censures auxquelles on s'attache ordinairement : le champ journalistique est très fortement subordonné au monde économique et il tend, de ce fait, à relayer une vision du monde conforme aux principes de l'économie libérale. Le livre commence par une évocation des transformations des relations du journalisme et de l'économie en France depuis le XIXe siècle, mais il porte, pour l'essentiel, sur le traitement que les médias réservent aujourd'hui à l'actualité économique. L'analyse concerne à la fois la
    presse écrite et les médias audiovisuels. Elle porte au jour quelques-unes des transformations majeures du journalisme en France. En montrant comment le journalisme participe aujourd'hui à la diffusion d'une vision économique, elle contribue, plus largement, à une meilleure compréhension de transformations importantes de notre société.

  • A partir d'un travail d'enquête très approfondi sur quatre pays d'Amérique latine, cet ouvrage propose une analyse concrète des phénomènes de " mondialisation " : il offre une description précise des réseaux personnels et professionnels qui permettent la diffusion internationale de nouvelles politiques et d'institutions étatiques plus conformes aux exigences du marché international et d'une hégémonie politique nord-américaine.
    Les ressorts de cet impérialisme symbolique sont à la fois antagoniques et complémentaires. Il s'appuie sur la science des " Chicago Boys ", dont les prix Nobel d'économie ont contribué à légitimer les politiques néo-libérales de Pinochet ; mais il se nourrit aussi d'un idéalisme politique et social, qui s'est employé à dénoncer les abus de ces dictatures militaires en se réclamant des droits de l'homme.
    Sur fond de guerre froide et d'âpres luttes pour le pouvoir, le Chili et l'Argentine sont devenus ainsi le laboratoire explosif d'une modernité politique, qui se sert d'arguments scientifiques et idéologiques pour imposer un nouvel ordre universel, qualifié - de manière appropriée - de " consensus de Washington ".

  • L'évêque anglican Joseph Butler proclama, au XVIIIe siècle, que " la probabilité est le guide même de la vie ".
    Aujourd'hui, probabilités et statistiques ont envahi quasiment tous les domaines de nos vies privées et publiques. Les politiques gardent les yeux rivés sur les sondages, les organismes de retraite nous annoncent des années noires au vu des courbes démographiques, et dans l'intimité de nos salles de bains, perchés sur la balance, nous nous demandons si notre poids est conforme à la moyenne. Dans le domaine scientifique, l'usage de la probabilité semble avoir détrôné un goût de la certitude plus cartésien : l'irruption de la mécanique quantique et de sa fameuse fonction d'onde a fait couler des fleuves d'encre philosophique.
    Mais une querelle d'interprétation continue à opposer deux conceptions irréductibles : selon l'une, la probabilité est une affaire foncièrement subjective qui relève essentiellement de l'état des croyances de chacun ; selon l'autre, elle est avant tout une question objective relative à la fréquence d'apparition de phénomènes dits aléatoires. De ce concept essentiel et délicat, Ian Hacking tente ici l'archéologie.
    Comment la probabilité a-t-elle pu devenir aussi envahissante, en politique comme en science, et qu'a-t-elle à voir avec l'opinion ? Comment une notion apparemment aussi fugace est-elle devenue l'objet d'un calcul ? Quels défis lance-t-elle au raisonnement et à la logique ? Dans cette quête aux allures de roman policier, Pascal, Leibniz ou Huygens côtoient des politiques mettant en place un système de rentes à vie, des amateurs tentant de déceler dans des épidémies un ordre sous-jacent, des joueurs impénitents et des inconditionnels de la loterie.

  • L'égalité, la laïcité, l'Etat républicain - peu de groupes professionnels semblent aussi liés que les instituteurs à ces thèmes fondateurs de la mémoire nationale.
    Mais ce groupe fut également une figure de l'ordre, et demeure aujourd'hui encore en position ambiguë, pris entre les contraintes de sa position institutionnelle et les valeurs au nom desquelles il exerce sa fonction, entre sa propension au repli corporatif et son inclination à l'universalisme. Pour comprendre comment l'identité de cette profession s'est constituée et comment elle tend actuellement à se reconstruire, Bertrand Geay analyse successivement les caractéristiques biographiques des maîtres et les principes enfouis au sein de l'institution primaire ; il examine les définitions de l'instituteur que tendent à imposer les autres groupes sociaux ainsi que la façon dont les maîtres eux-mêmes contribuent à la construction de leur identité.
    Le syndicalisme apparaît à la fois comme l'expression des visions du monde propres à cet univers professionnel et comme une action structurante dont les effets ne sont totalement visibles qu'à l'échelle historique. Au moment où de nouvelles valeurs, issues du monde économique, tendent à inspirer les " cadres " de l'institution scolaire, et où le groupe se recompose - en particulier avec le recrutement de " professeurs des écoles " -, ce livre permet de porter un regard profondément renouvelé sur une profession placée, depuis ses origines, au centre des contradictions qui traversent notre société.

  • Et si la famille n'était pas la 'cellule de base de la société', mais, au contraire, son résultat le plus sophistiqué? Alors s'intéresser, en sociologie, à l'histoire de la famille dans le milieu du Moyen Âge jusqu'à nos jours reviendrait à interroger, à travers la forme sociale la plus invisible à force d'évidence, la façon dont on a construit, pensé et assuré l'ordre social. C'est l'ambition de Remi Lenoir qui signe là non pas un livre de plus de sociologie de la famille, mais une véritable enquête généalogique sur la construction administrative, juridique, économique, scientifique, religieuse de la famille qui prend en compte l'analyse critique des discours de la sociologie. Le familialisme semble avoir vécu, mais notre 'cellule de base' reste l'objet de toutes les attentions.
    Nous voilà dotés maintenant d'un outil d'évaluation des enjeux que représentent les évolutions et les réformes de la famille.

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