Littérature traduite

  • on a pu dire de schneepart que ce sont les " poèmes de 1968 ", en donnant à ce moment sa signification historique liée aux révoltes étudiantes, aux mouvements sociaux et au printemps de prague.
    au plus près de son époque et de lui-même, paul celan y réinvente sa diction.
    en janvier 1970, dans une lettre à ilana shmueli, celan évoque, avec une fierté lucide, ces poèmes, qui ne seront publiés qu'après sa mort: " [ce volume] est sans doute ce que j'ai écrit de plus fort et de plus audacieux."

  • Un jeune homme fait une enquête sur un intellectuel mort une quinzaine d'années plus tôt et qui a la particularité de n'avoir rien publié de son vivant. Cette figure de l'intégrité, de l'exigence littéraire, est un personnage qui a existé : Roberto Bazlen, dont les écrits retrouvés ont paru à titre posthume. Mais il s'agit d'un prétexte car du véritable Roberto Bazlen peu de chose sera dit, bien que le narrateur interroge minutieusement toutes les personnes qui l'ont connu. Parmi elles, deux femmes qui vont revivre une amitié demeurée intense dans leur souvenir. De Trieste, l'enquêteur est conduit par sa recherche à Londres, à Wimbledon dont le stade vide va jouer le rôle de révélateur.

    Ce roman symbolique, singulier, plein de charme et d'intelligence, a immédiatement frappé des écrivains comme Alberto Moravia, Ferdinando Camon et Italo Calvino.

  • Ce livre est le dernier dont Norbert Elias a autorisé et contrôlé la publication avant sa mort, le 1er août 1990 à Amsterdam. Il tentait d'y comprendre l'incompréhensible : pourquoi tant d'Allemands, dans les années 1930 et 1940, ont-ils accepté l'extermination des Juifs et perpétré les plus effroyables cruautés ?
    (...) Elias refuse, à la fois, de l'assigner à un invariant psychologique - la propension sadique de certains individus - ou à un antisémitisme atemporel qui serait le propre de la tradition allemande. L'essentiel réside dans les conditions historiques qui ont rendu possible, dans l'Allemagne des années 1930 et 1940, le processus de "dé-civilisation", la levée des autocontrôles qui bridaient les affects de violence, ainsi que l'obéissance, jusqu'au dernier jour, aux maîtres nazis. Exercer une autorité arbitraire, absolue sur des victime haïes et stigmatisées, niées en leur humanité, était pour nombre d'Allemands une manière d'affirmer leur propre identité et de rendre tolérable leur soumission à l'autorité.
    C'est là le constat essentiel de ce livre sombre, lucide et poignant.

  • Quoi de plus familier, de plus « naturel », qu'une crèche de Noël ? Chacun le sait : il s'agit d'une représentation de la naissance du Christ.
    Et pourtant, ouvrons les Évangiles : pas de crèche, pas de boeuf et pas d'âne, pas de rois mages, encore moins de « santons ».
    D'où vient alors tout ce monde ? Depuis quand et pourquoi fait-on la crèche ?
    Multipliant les incursions sur tous les territoires du passé, des Évangiles apocryphes à la Naples baroque en passant par les catacombes ou La Légende dorée, l'auteur nous entraîne dans une expédition fascinante à la recherche des origines de la crèche, où, comme dans le wonderland d'Alice, « le bon sens est toujours mauvais conseiller », et où le quotidien se fait étrange, et le banal féérie.
    Comme dans les contes, Maurizio Bettini incite à un décentrement paradoxal où c'est « le chemin le plus long » qui est « la meilleure façon de rentrer chez soi ».

  • La théorie des symboles proposée par Norbert Elias est d'une grande ambition synthétique. C'est une théorie du langage, du savoir et de la mémoire. Elle intègre différentes caractéristiques indissociables des êtres humains, en particulier la manière dont ils communiquent les uns avec les autres et leur aptitude à acquérir des connaissances et à s'en souvenir, soit manier des symboles. Pour Elias - et c'est l'aspect le plus radical de sa posture intellectuelle -, elles ne sont pensables sur un mode réaliste qu'à condition de rompre avec la philosophie. Ainsi propose-t-il, notamment, une lecture polémique de la théorie derridienne du langage qu'il propose.
    Comme Durkheim en son temps, Elias considérait que la sociologie ne peut laisser indemne aucune tradition intellectuelle établie, en particulier la tradition philosophique. Mais il alla plus loin en cherchant à construire une nouvelle image de l'humanité et à substituer celle-ci à l'image traditionnelle de l'être humain - de l'« homme » - propre à la philosophie occidentale. C'est ce projet impressionnant que déploie Théorie des symboles : celui d'une réorientation des modes et instruments de pensée et celui d'un nouveau modèle des êtres humains auquel les sciences humaines et sociales pourraient se référer. Les chapitres de ce livre abordent les questions suivantes : « Au-delà de la relation sujet-objet », « Par-delà matérialisme et idéalisme », « L'émancipation par les symboles », « L'imbrication du biologique, de l'individuel et du social », « La «cinquième dimension» ».

  • Parra est mathématicien, professeur. C'est l'un des grands poètes sud-américains. On lui a donné le prix Cervantes en 2011, ça ne l'a pas tué. Quand il écrit, c'est sans perruque, pas sans mâchoire : ses dents montrent la joie, le rire, la grimace, le dentier, le cadavre. La conscience ordinaire, celle de l'homme de la rue et de son langage, trouve une expression lyrique.
    [...] La poésie est un glissement de terrain, le lieu de la crise. C'est une ligne de rupture et un casse-tête. "Casse-tête" est le titre d'un vieux poème de Nicanor Parra, écrivain chilien de cent trois ans qu'une certaine colère poétique a conservé, comme si l'absence de compromis esthétique et sentimental était un gage de survie.
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    Philippe Lançon.

  • Écrit dans le sillage de la publication récente des Cahiers noirs, ce livre dit l'urgence et la nécessité de relire aujourd'hui la philosophie de Heidegger.
    Dans sa préface à l'édition française, Donatella Di Cesare écrit : « J'espère que ce livre ne sera jugé qu'après avoir été véritablement lu jusqu'à la fin. Nous sommes dans une période où la complexité est mal supportée [...].
    Ce livre prend en considération ce que Heidegger écrit sur les Juifs et sur le judaïsme dans les Cahiers noirs publiés jusqu'à présent, qui couvrent la période de 1931 à 1948. L'antisémitisme est la grande nouveauté de cette ouvre [.]. Il ne peut en aucune façon être minimisé, pas plus qu'il ne peut être nié [...].Il n'a rien d'un sentiment, d'une haine qui va et vient, et qui peut être circonscrite à une seule période. Il a une provenance théologique et une intention politique. Dans le cas de Heidegger, il revêt également une dimension philosophique. L'adjectif "métaphysique" n'atténue pas l'antisémitisme. Il en indique au contraire la profondeur. Il s'agit d'un antisémitisme plus abstrait et en même temps, pour cette raison, plus dangereux qu'une simple aversion. Mais "métaphysique" renvoie aussi à la tradition de la métaphysique occidentale. Dans son antisémitisme métaphysique, Heidegger n'est pas isolé : il s'inscrit dans le sillage des philosophes, de Kant à Hegel et à Nietzsche. J'ai brièvement reconstruit une sorte d'histoire de l'antisémitisme dans la philosophie allemande qui aide à contextualiser et à comprendre quelques stéréotypes et concepts que Heidegger reprend. »

  • Après avoir traduit la poésie d'Alvaro Mutis puis celle de César Vallejo, François Maspero avait entrepris de traduire Ida Vitale. La mort l'a surpris au coeur de ce travail.

    Silvia Baron Supervielle a pris le relais. Elle a choisi et traduit la plupart des poèmes qui composent cette anthologie.

    Ida Vitale a reçu en 2015 le prix Reina Sofía qui est la plus haute distinction pour la poésie ibéro-américaine consacrant ainsi la poète uruguayenne comme une des voix majeures de la poésie de langue espagnole.

  • Que veut dire se sentir vivant ? C'est à cette question que répond Daniel Heller-Roazen en faisant l'archéologie d'un seul sens : ce « toucher intérieur, par lequel nous nous percevons nous-mêmes ». Aristote fut sans doute le premier à définir cette puissance de l'âme. Après lui, beaucoup d'autres s'efforcèrent de définir et de redéfinir cette curieuse sensation.

    Les philosophes de l'Antiquité, les penseurs musulmans, juifs et chrétiens du Moyen Âge ont tous étudié une faculté qu'ils appelaient le « sens commun ». De Montaigne et Francis Bacon à Locke, Leibniz et Rousseau, de la médecine du XIXe siècle à Proust et Benjamin, les auteurs modernes ont fait écho, consciemment ou non, à ces diverses traditions, en explorant la perception que tout être sensitif a de sa vie.

    Une archéologie du toucher reconstitue l'histoire de cette perception. Sensation et conscience, sommeil et réveil, esthétique et anesthésie, perception et aperception prennent ici un sens nouveau.

  • C'est à Peter Trawny que nous devons la publication internationale de Heidegger et l'antisémitisme, où il commentait et mettait en perspective certains passages des Cahiers noirs. Documentant rigoureusement ces passages désastreux, il lançait un débat mondial sur la nécessité d'une réinterprétation d'ensemble de la pensée de Heidegger, qui est loin d'être clos.

    Pour autant, Trawny se refuse à en conclure que Heidegger devrait cesser d'être considéré comme un philosophe, et lu entièrement au prisme de cette imprégnation par l'antisémitisme, dont son oeuvre publiée ne portait jusqu'alors pas trace. L'auteur d'Être et temps doit continuer d'être lu et commenté en tant que tel. C'est ce qu'entreprend cette « introduction critique » à sa pensée, par celui qui a édité une dizaine des derniers volumes des oeuvres complètes en allemand et qui est sans doute un de ses meilleurs connaisseurs « de l'intérieur ». L'intérêt, pour le lecteur français, est d'autant plus grand qu'un certain nombre de ces volumes encore non traduits, avant même les Cahiers noirs et leur millier de pages, contiennent un matériau philosophique et parfois politique très dense et complexe, qui est largement en attente de sa réception en France.

    Le livre s'articule autour de quatre grandes thématiques qui ont occupé le travail de Heidegger : « la facticité de la vie », « le sens de l'être », « l'histoire de l'être », enfin « l'essence de la technique ». Un dernier moment, conclusif, détaille quelques « effets » et influences de cette pensée, dont on mesure aujourd'hui le degré d'égarement politique, mais qui reste un monument de la philosophie du XXe siècle, auquel il faut se confronter.

  • Dans cette correspondance amoureuse échangée par Paul Celan avec Ilana Shmueli le poète se livre comme dans aucune autre correspondance. Il s'agit d'un document capitalissime du point de vue biographique relativement aux deux dernières années de la vie de Celan, mais aussi, en particulier grâce à la préface de Ilana Schmueli, relativement à ses années de jeunesse à Czernowitz, en Roumanie. Celan a fait la connaissance d'Ilana dès la petite enfance, en 1929. Leur relation est sous-tendue par une expérience commune qui lui confère son extraordinaire intensité : Czernowitz, la vie juive de cette petite cité en territoire roumain après la Première Guerre mondiale, encore marquée par le souvenir des lumières de l'Empire des Habsbourg mais déjà en danger, l'occupation soviétique en été 1940, puis l'occupation germano-roumaine en juillet 1941, le ghetto, la déportation des parents
    de Paul Celan, l'internement de Celan en camp de travail, le départ d'Ilana et de ses parents pour la Palestine en 1944. Ce n'est que vingt ans après l'effondrement de la dictature nazie, alorsqu'Ilana vit, travaille et s'est mariée en Israël que sa relation avec Paul Celan va changer de nature. Ilana est depuis toujours amoureuse du poète, et c'est à l'occasion de l'unique voyage de Celan en Israël en octobre 1969 que son sentiment trouvera enfin un écho.
    Ils se reverront à Paris fin 1969-début 1970 : autour de ces dates les lettres se croisent entre Paris et Tel-Aviv à un rythme soutenu : le quotidien d'un écrivain de langue allemande enseignant Rue d'Ulm, faisant des lectures de ses poèmes en Allemagne et celui d'une travailleuse sociale, passionnée de littérature et de poésie, soucieuse d'évoquer pour lui la vie en Israël, la vie du jeune État toujours en guerre.

  • C'est à l'automne 1964 qu'Antonio Tabucchi, étudiant à Paris, découvre en traduction française une plaquette avec un poème intitulé " Bureau de Tabac ". Son auteur : Fernando Pessoa. Depuis, les écrits du grand poète portugais n'ont jamais cessé d'accompagner la vie intellectuelle de Tabucchi.
    À l'origine de ce livre, un événement qui prend place trente ans plus tard. Nous sommes à l'automne 1994 : Tabucchi est invité à faire quatre conférences aux étudiants de l'École des hautes études en sciences sociales, à Paris. Préservant le rythme vivant de ces rencontres, ce volume introduit à l'oeuvre de Pessoa.
    Si Pessoa demeure aussi célèbre que méconnu serait-ce parce que, " même s'il est là, Pessoa est toujours ailleurs ? " En lisant ses textes, en déchiffrant son univers, Tabucchi montre comment Pessoa, disant l'ordinaire de tout un chacun, explore l'intériorité de l'homme d'aujourd'hui.
    L'absurde, la mauvaise conscience, le remords, le sens du mystère de la vie, l'indicible, l'inquiétante présence de l'Autre que nous portons toujours en nous (" notre part la plus secrète "), la nostalgie du possible, tels sont quelques-uns des thèmes pessoens que Tabucchi éclaire dans ce livre.
    Ce livre a fait l'objet d'une première édition en 1998. Cette nouvelle édition, qui a été mise au point par Antonio Tabucchi (1943-2012), s'enrichit d'un chapitre inédit, " De la cardiopathie de Fernando Pessoa ".

  • Un homme voyage vers « le Sud le plus profond et radical », lAntarctique, de Santiago du Chili à Punta Arenas, jusquà « une autre planète, un corps céleste habité par des millions de pingouins, impeccables et gauches martiens ». Il explore ce paysage hypnotique et indifférent, ce sud gelé qui conserve dans ses neiges éternelles et ses glaciers les histoires de ceux qui lont habité, de ceux qui ont tenté de le rejoindre : hommes aventureux au destin souvent tragique qui ont connu le désespoir, la peur, lemprisonnement dans les glaces, et parfois la folie. Daniele Del Giudice raconte ce périple dans la nuit polaire de lhomme et du monde. Par un travail de marqueterie, à la limite entre la vie et la littérature, lauteur reconstitue une « hyper-expédition » qui relie entre eux des épisodes de voyages historiquement réalisés, en refaisant leurs parcours sur les sentiers du monde et sur ceux de lécriture. En jouant sur la diversité des perspectives et des voix, il nous offre un « horizon mobile ».Ce sont des lieux, des histoires, des jours, des années, des ères géologiques qui résistent à la perspective linéaire du simple récit. Une géométrie naturelle millénaire qui cristallise toutes les mémoires. Un monde simultané dont ce livre est le chant. « À chaque horloge un fuseau, à chaque fuseau un fil, le long des fils les histoires sombrent, elles sombrent jusquà toi qui es arrivé entre-temps là-bas pour les regarder den dessous. Par nature, lHistoire nest quune écriture sous une forme différente ».

    Le romancier Daniele Del Giudice vit à Venise. Ses livres sont publiés au Seuil et traduits en une quinzaine de langues.


  • Je crois que la formule - lecture obligatoire - est un contresens ; la lecture ne doit pas être
    obligatoire. Parle-t-on de plaisir obligatoire ? A quoi bon ? Le plaisir n'est pas une obligation, c'est
    une quête. Bonheur obligatoire ! Le bonheur aussi est une quête. J'ai été professeur de littérature
    anglaise pendant vingt ans à la Faculté de Philosophie et de Lettres de l'Université de Buenos Aires.
    J'ai toujours donné ce conseil à mes étudiants : si un livre vous ennuie, abandonnez-le ; ne lisez
    pas un livre parce qu'il est fameux, ou moderne, ou ancien. Si un livre vous semble ennuyeux,
    laissez-le ; même si ce livre est le Paradis perdu - qui pour moi n'est pas ennuyeux - ou Don
    Quichotte - qui pour moi ne l'est pas davantage. Mais si un livre vous ennuie, ne le lisez pas ; c'est
    qu'il n'a pas été écrit pour vous. La lecture doit être une des formes du bonheur : voilà pourquoi je
    conseillerais aux possibles lecteurs de mon testament - que je n'ai d'ailleurs pas l'intention de
    rédiger - de lire beaucoup, de ne pas se laisser effrayer par la réputation des auteurs, de
    rechercher un bonheur personnel, un plaisir personnel. Il n'y a pas d'autre façon de lire.
    José Luis Borges

  • Selon une antique tradition, c'est Pythagore qui a inventé l'harmonie. On dit qu'un jour où il se promenait près d'une forge, il entendit un son merveilleux en sortir et s'aventura à l'intérieur. Il y trouva cinq hommes qui frappaient avec cinq marteaux. Quatre de ces marteaux avaient entre eux de merveilleux rapports de proportion qui, réunis, allaient lui permettre de reconstruire les lois de la musique. Mais il y en avait aussi un cinquième qu'il ne parvint pas à mesurer ; il ne put pas davantage rendre raison de ce son discordant. C'est pourquoi il l'écarta.
    Qu'était-ce donc que ce marteau, pour que Pythagore décide si résolument de le rejeter ? Dans Le Cinquième Marteau, Daniel Heller-Roazen montre avec lucidité que cette décision donne une clé pour comprendre les idées d'harmonie, au sens le plus large du terme. Depuis l'Antiquité, le mot " harmonie " ne désigne pas seulement une théorie des sons musicaux ; il constitue un paradigme pour l'étude scientifique du monde sensible. Pourtant, à de multiples reprises, cette entreprise s'est heurtée à une limite fondamentale : quelque chose dans la nature lui résiste, refuse de se laisser transcrire dans une série d'unités idéales. Un cinquième marteau continue obstinément à résonner.

  • « Rabat, Maroc, deuxième semaine d'automne.

    Hier j'ai assisté, pour la première fois, à une transaction commerciale concernant le temps. Ou plutôt, j'ai perçu, je crois, un échange de ce genre dans une petite boutique, une échoppe sur le versant occidental de la Médina où l'on arrive par la rue des Consuls ; je fais allusion par là à ma sensation personnelle d'avoir assisté à un événement simple, celui d'un homme qui vendait du temps à un autre homme. » Le narrateur reste hanté par cette scène, et, de Rabat à Stavanger, en Norvège, il part à la recherche d'une explication. Y-a-t-il réellement un commerce du temps et quelles sont les personnes qui le pratiquent ?

  • Ce livre part d'un seul et unique fait juridique dans l'histoire de l'Occident : le pirate est le prototype de « l'ennemi de l'humanité ».Longtemps avant les droits de l'homme, avant les organisations humanitaires, avant la codification du droit international par les penseurs des Temps Modernes, les hommes d'état de la Rome antique voyaient en lui « l'ennemi de tous ». Comme Cicéron en a fait un jour la remarque, il existe des adversaires avec lesquels un état de droit peut faire des guerres, signer des traités et, si les circonstances le permettent, cesser les hostilités. Ce sont les justes belligérants de l'autre camp, qui, étant par principe les égaux des combattants de la puissance publique, peuvent toujours prétendre à  certains droits. Mais il y a aussi un autre type d'ennemi : un adversaire injuste, indigne de tels droits. C'est le pirate, que Cicéron appelle, pour cette raison, « l'ennemi commun à  tous ».Plus tard, aux Temps Modernes, les philosophes du droit et de la politique ont fait un pas de plus. Ils ont élaboré une idée que l'on peut, historiquement, rattacher en droite ligne à  celle de « pirate » : la notion d' « ennemi de l'humanité », qui nous est aujourd'hui si familière à  tous.Dans ce livre, Daniel Heller- Roazen propose une généalogie de cette idée, cernant les diverses conditions juridiques, politiques et philosophiques dans lesquelles il a été possible de concevoir un sujet aussi exceptionnel qu'un « ennemi de tous ».Le livre de Daniel Heller-Roazen est motivé par une hypothèse : le paradigme du pirate a pris aujourd'hui une importance considérable, extrême. Comment et pourquoi l' « ennemi de tous » est-il devenu une figure contemporaine cruciale Daniel Heller-Roazen est professeur de littérature comparée à  l'Université de Princeton aux états-Unis. Il a publié, dans la même collection, écholalies. Essai sur l'oubli des langues (2007).

  • " ces écrits sur mes écrits sont un pur prétexte pour parler des livres d'autrui, tels ceux qu'on emporte avec soi dans une valise idéale, au cours des voyages les plus lointains, souvent sans le savoir.
    Un matin quelconque, tu ouvres une fenêtre dans un pays qui n'est pas le rien : quelque chose d'inattendu arrive. et voilà qu'à l'improviste de ton invisible valise sert la mémoire qui donne l'illusion de saisir un paysage incompréhensible. voilà ce qui s'est passé quand j'ai repensé à certains de mes livres : j'ai eu l'illusion de les comprendre grâce à des pages écrites par autrui. en somme, je voulais te dire que ces lignes, en feignant de parler de mon couvre, ne sont que prétexte à littérature " antonio tabucchi, extrait d'une lettre à un ami.

  • La liaison amoureuse que retrace ce livre est une des plus longues de Paul Celan et une des plus clandestines. Peu de lettres échangées, des dédicaces se réduisant à une étoile discrète : cryptogramme que Celan, en cas d'absence de l'amante, trace à la craie sur l'ardoise fixée près de la porte de sa chambre pour noter son passage. Quand Celan fait la connaissance de Brigitta, soeur cadette de l'écrivain autrichien Herbert Eisenreich, celle-ci a fui son pays natal et son milieu catholique pour aller faire des études à Paris, où elle est jeune fille au pair. Celan a 33 ans, elle en a 25. Leur relation nouée peu de temps après le mariage de Celan avec Gisèle de Lestrange, en décembre 1952, durera près d'une décennie. Pour évoquer sa "liaison clandestine", Brigitta Eisenreich écrit : "Vu l'attention et la valeur que Celan accordait aux dates d'anniversaires des siens, il paraît clair que j'occupais une place à part dans sa vie. Notre lien échappait au rituel des dates et à bien des contraintes. C'est dans ce lien à la fois clandestin et affranchi que tenait toute la richesse que nous pouvions partager ensemble". Parfois Brigitta attrape les pensées de Celan au vol et les consigne dans un petit carnet. A la recherche de ses souvenirs les plus intimes, elle multiplie les angles de vues sur l'oeuvre de Celan et sur ses mille et trois vies : comme si le poète, dans l'ombre du génocide des Juifs d'Europe, se devait de répéter, compulsivement, l'acte de vie pour maintenir le poème vivant - la mémoire.

  • L'Inde profonde serait ancrée dans un univers de mythes, hors de toute temporalité. La conscience historique n'y serait apparue que soudainement, grâce à sa colonisation par les Britanniques au XVIIIe siècle. Telle est l'idée reçue mise à l'épreuve dans cet ouvrage né de la rencontre entre trois éminents spécialistes de l'Inde. Polémique, ce livre bouscule les nouvelles formes d'orthodoxie nées des Post-Colonial Studies. Pour fracturer quelques-uns des préjugés les plus tenaces sur la sagesse de l'Inde médiévale et prémoderne, les auteurs s'interrogent sur l'histoire comme genre littéraire. L'enquête porte sur la littérature indienne écrite entre le XVIe et le XVIIIe siècle dans les petites villes du sud de l'Inde. Leur hypothèse : le discours historique n'est pas inscrit dans un récit particulier et aucun genre n'est assigné de manière exclusive à l'histoire. Au contraire, la texture du temps se formule dans le genre qui s'impose à une période. Si " les Puroena sont la forme littéraire dominante, l'histoire sera écrite à la manière des Puroena ". Ce livre invite le lecteur à " écouter " les textes. A entendre leur texture qui " nous mène au coeur de la chaîne et de la trame et nous demande d'être attentifs à chacun de leurs fils ". Le concept original de " texture " vise à remplacer l'idée qu'écrire l'histoire serait l'affaire d'un genre unique. Ce livre relance ainsi le débat qui touche aux formes de l'écriture de l'histoire à l'époque moderne.

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