Arts et spectacles

  • S'il est vrai comme le dit Bachelard, que « la nature retentit d'échos ontologiques » et que « les êtres se répondent en imitant des voix élémentaires », ne faut-il pas admettre que l'homme est un animal d'emblée musical - avant même d'être un être parlant ?
    Les sons non voulus se rencontreraient et s'enchevêtreraient d'eux-mêmes, déjà dans le gosier humain, avant les sons voulus. Le silence précéderait le langage. Je veux sans doute dire ceci ou cela, j'emploie à cet effet telle séquence phonique - mais la forme de ma bouche et de ma gorge, la force de mon souffle et la capacité de résonance de ma tête, bref tout ce qui timbre et scelle ma voix, je peux bien l'assumer, l'ai-je voulu ? Tout ne se joue-t-il pas avant ma naissance ?
    Mais qu'est-ce que naître ? Comment comprendre cet héritage ? Et qu'en est-il de cette tradition ? - tradition peut bien vouloir dire mémoire ou trace ou archi-trace, ou encore écriture. Mais tradition peut se dire aussi d'un legs spécifiquement oral, susceptible de ne renvoyer à aucune accumulation et, par là, de faire échapper à l'impérialisme de la mémoire : certaines musiques répétitives ou « planantes », certains patterns de civilisation ayant survécu à l'ethnocide qu'inflige l'Occident à tout ce qu'il touche, donnent à penser qu'une autre manière de vivre le temps est possible. Elle requiert une articulation égale des différentes dimensions du temps - quelque chose comme une recherche de l'équi-temporalité. Les musiques et les philosophies les plus récentes situent leur problématique antérieurement à la division du temps en moments, en dimensions ou en parties. Elles réclament au sein de l'univocité du temps la polyphonie des différentes voix - ce qui oblige à réexaminer une des distinctions les plus anciennes de la pensée occidentale, celle de l'Un ou du multiple.
    Le temps de la voix, le temps d'aujourd'hui, est le temps du défi lancé à la mémoire. C'est le temps de l'oubli.

  • L'Histoire a l'art des collages surréalistes. Celui-ci, par exemple : tristement célèbre pour le plus grand krach financier des temps modernes, 1929 est aussi l'année du fameux tableau de Magritte La Trahison des images, plus connu par l'inscription « Ceci n'est pas une pipe » qui y figure. L'inattendu de ce rapprochement a valeur de symptôme : celui d'une crise de confiance dans les images, billet vert, Joconde ou Marilyn qu'à peine trente ans plus tard Andy Warhol mit en équivalence et en série. Mais on n'a pas assez noté l'humour du tableau de Magritte déjouant la tromperie des images par le moyen même de l'image. À l'encontre d'un certain iconoclasme, il s'agit dans ce livre de réévaluer la pensée et la puissance critique des images à l'oeuvre dans l'art moderne et contemporain : peinture, photographie, cinéma, vidéo. Au désastre annoncé d'un règne du Tout-image où se perdraient la lettre et l'esprit, vient objecter un régime artiste des images. Dans l'indécidable des trajets et des raccourcis créateurs, il ouvre dans l'espace commun des brèches sur des visibilités occultées ou à venir.

empty