Littérature traduite

  • D'un côté, la planète se réchauffe dangereusement, de l'autre, l'extrême droite gagne du terrain, de l'Europe aux Amériques. Que se passe-t-il quand ces deux tendances se rencontrent ?
    La poussée nationaliste contemporaine a été largement commentée, mais son rapport à l'écologie reste dans l'ombre. Ce livre entreprend de combler cette lacune : qu'ont dit, écrit et fait les principaux partis d'extrême droite à propos du climat et de l'énergie durant la dernière décennie ? En premier lieu, ils ont nié le problème. Le climato-négationnisme qu'on croyait moribond a fait un retour fracassant par la voix de leurs leaders. Dans sa grande majorité, l'extrême droite voue un culte aux réserves nationales et abhorre les éoliennes, s'oppose aux accords climatiques, entretient des liens étroits avec l'industrie fossile et nourrit de théories conspirationnistes sa détestation des mouvements écologiques et de la climatologie.
    Même quand elle reconnaît le problème, qu'elle se revendique d'un « nationalisme vert », ses positions restent en toutes circonstances déterminées par la défense de la nation et du territoire, et par son obsession de l'immigration non-blanche.
    Pour les auteurs de ce livre, l'essor des politiques nationalistes dans le contexte du réchauffement mondial nous alerte sur les dangers d'un fascisme fossile qui emploierait les moyens les plus brutaux à la préservation du statu quo.

  • Silvia Federici, dont le nom a déjà un fort écho en France depuis le succès du volumineux Caliban et la sorcière (Entremonde, 2014) propose ici une lecture inédite des rapports sociaux de domination, en faisant le choix de décentrer le regard par rapport aux domaines traditionnels de la critique sociale, à savoir le salariat et l'économie marchande.
    Bien informée par sa grande fresque historique de la chasse aux sorcières à l'aube du capitalisme, Federici voit dans la famille et le contrôle de la sexualité, de la natalité, de l'hygiène et des populations surnuméraires (exclus, migrants et migrantes), la véritable infrastructure de la sphère productive.
    Comment en effet faire tourner les usines sans les travailleurs bien vivants, nourris, blanchis, qui occupent la chaîne de montage ?
    Loin de se cantonner à donner à voir le travail invisible des femmes au sein du foyer, Federici met en avant la centralité du travail consistant à reproduire la société (sexualité, procréation, affectivité, éducation, domesticité) et historicise les initiatives disciplinaires des élites occidentales à l'égard des capacités reproductrices des hommes et des femmes. De ce fait, la lutte contre le sexisme n'exige pas tant l'égalité salariale entre hommes et femmes, ni même la fin de préjugés ou d'une discrimination, mais la réappropriation collective des moyens de la reproduction sociale, des lieux de vie aux lieux de consommation, ce qui ne va pas sans la fin du capitalisme et de la production privée - production et reproduction étant irréductiblement enchâssées.
    Ce livre constitue un essai court et percutant qui propose une lecture féministe, critique et exigeante de Marx, sans aucun prérequis en philosophie ou sciences économiques ; cet essai permet en outre de saisir avec rigueur la scansion historique du capitalisme patriarcal, ou encore les débats au sein du mouvement ouvrier sur l'horizon stratégique du féminisme.

  • Le début de la décennie semble marqué par une accélération de l'histoire de la relation des hommes à la Terre.
    Alors que les conséquences du dérèglement climatique, de l'Australie au Kenya, prenaient la forme de méga feux, de cyclones et de nuages de criquets ravageurs, le Covid-19 est venu frapper comme un éclair plus de la moitié de la population mondiale. Rapidement, les mesures de confinement prises par les gouvernements du monde entier ont cependant laissé entrevoir des effets inattendus : les émissions carbones chutaient drastiquement et la nature semblait reprendre un peu de ses droits jusque dans les villes. Et si la crise sanitaire était une opportunité pour la lutte contre le réchauffement terrestre ?
    Dans ce court essai, Andreas Malm prend la question à bras-le-corps. Il explique que les deux phénomènes sont biologiquement liés. On sait depuis un moment qu'une des causes premières des contagions zoonotiques (de l'animal vers l'homme et vice-versa) est la déforestation qui détruit la biodiversité... et accélère la concentration de CO2 dans l'atmosphère. Ensuite, si le virus s'est propagé à une telle vitesse sur le globe, c'est qu'il a emprunté les circuits de l'économie fossile : des routes qui s'enfoncent toujours plus profondément dans les forêts, aux cargos et aux avions, véritables autoroutes virales. Malm décrypte les mécanismes par lesquels le capital, dans sa quête de profit sans fin, produit de la pandémie comme de l'effet de serre, sans fin.
    Mais l'analogie a aussi ses limites. Malm rappelle que la crise sanitaire et économique provoquée par le Covid- 19 s'est accompagnée dès le départ de la promesse d'un « retour à la normale » - et donc à la hausse continue des températures. Si l'énergie déployée par les États pour combattre l'épidémie contraste tant avec leur inaction en matière climatique, c'est aussi qu'elle a touché en plein coeur les métropoles des pays développés, et que personne n'a intérêt à la voir perdurer. Le virus n'est pas, à la différence du CO2, un coefficient du pouvoir et de la richesse. Un tout autre antagonisme pèse sur le climat : un antagonisme social. On sait à présent qu'il est possible d'arrêter, même temporairement, le businessas- usual. Mais dans « le monde d'après-covid-19 », les méthodes bureaucratiques ne suffiront pas à éviter la catastrophe : il faudra des méthodes révolutionnaires.
    Sans quoi nous serons condamnés à survivre sur une « planète fiévreuse habitée par des gens fiévreux ».

  • Il n'est pas question ici d'épidémiologie, ni de virologie, ni de quelque « logie » que ce soit car c'est de philosophie qu'il s'agit. Du reste, Donatella Di Cesare enseigne cette discipline dans la plus ancienne institution universitaire d'Europe, La Sapienza à Rome.
    Que penser d'une démocratie immunitaire où les experts ont acquis des places de gouvernants et où l'état d'exception est permanent ?
    Que dire de la « distanciation sociale » sinon qu'elle est l'élargissement du fossé entre les riches et ceux qui n'ont rien ?
    Comment qualifier un virus capable d'annuler l'idée même de frontière ? Comment qualifier les relations où chacun vit caché derrière son masque et où personne n'ose se toucher ?

  • En un demi-siècle, depuis les lois sur les droits civiques aux États-Unis, le combat pour la libération emmené par les luttes noires américaines a pris une dimension internationale ; il a joué à la fois le rôle de révélateur des grandes injustices et de catalyseur des espérances du moment.
    Angela Davis a été un témoin majeur de ce demi-siècle. Militante communiste et proche des Black Panthers dès 1968, elle accompagne la radicalisation des mouvements noirs et leur engagement sur une multiplicité de fronts, de la guerre du Vietnam à la lutte contre l'apartheid en Afrique du Sud.
    Ce recueil d'entretiens et de textes inédits d'Angela Davis donne à voir cet engagement sans trêve pour la libération.
    Figure iconique et mondialement reconnue, le parcours et l'engagement d'Angela Davis sont bien connus en France - notamment à travers son Autobiographie (récemment rééditée) - tout comme sa lutte contre l'enfermement et la prison, déployée dans Les Goulags de la démocratie.
    Ce recueil d'articles et d'entretiens rassemble des textes et interventions contemporaines d'Angela Davis. Derrière une grande pluralité d'enjeux se dégagent deux grandes thématiques.
    Davis y décrit d'abord la violence d'État et l'oppression comme des phénomènes mondiaux :
    Elle souligne ainsi la porosité entre l'oppression des Palestiniens et l'incarcération en masse des Africains-américains, ou encore les liens entre les violences policières et la guerre sans fin menée au Moyen-Orient. Depuis sa perspective états-unienne, Angela Davis revient ainsi sur une série d'événements qui ont scandé la dernière séquence de la politique d'émancipation : les mobilisations autour de Ferguson, puis le mouvement Black Lives Matter contre les violences policières racistes, condensent un plus large spectre de résistances à l'échelle du monde.
    D'autre part, le livre trace une continuité entre les luttes du passé et les luttes présentes.
    On y rencontre d'abord les grandes figures ou séquences des luttes africaines-américaines :
    Non seulement Malcolm X et les Black Panthers, mais aussi la guerre de Sécession et W.E.B Du Bois. Davis rappelle ainsi combien ces luttes se sont nourries des luttes de libération en Asie, en Afrique, en Amérique latine, et les ont inspirées en retour.
    Mais ce livre porte aussi un regard optimiste sur les formes émergentes de résistance, et sur la capacité des nouvelles générations à reprendre le flambeau d'une lutte sans frontières contre l'injustice et l'oppression.

  • L'imaginaire de la commune

    Kristin Ross

    • Fabrique
    • 22 January 2015

    Jusqu'ici, l'histoire de la Commune de 1871 a été solidaire de deux grands récits politiques : celui, d'une part, du socialisme historique et de l'Union soviétique et celui, d'autre part, du républicanisme français. Dans les deux cas, la singularité de la Commune aura été diluée dans une oeuvre d'édification. C'est à rebours de ces deux récits que Kristin Ross procède à une relecture de la Commune, au-delà de ses frontières géographiques et temporelles strictes.
    Car pour Ross, un des traits de la Commune est justement d'outrepasser les frontières de temps et d'espace.
    La Commune n'est pas une série de faits qui se succèdent, du 18 mars 1871 jusqu'à la semaine sanglante.
    C'est le point de rencontre d'aspirations émancipatrices multiples, enracinées dans les clubs révolutionnaires de la fin du Second empire, l'Union des femmes d'Elisabeth Dimitrieff, ou encore dans la commune rurale des populistes russes.
    En reconstituant ces trajectoires, Ross donne à voir la Commune de Paris comme une création politique originale, fermement hostile à toute bureaucratie, tout chauvinisme et tout républicanisme. La république universelle des communards n'a ni frontières ni État, elle est un principe d'association politique libre, fédérale, d'une nouvelle communauté politique sans maîtres.
    Et cette nouvelle communauté égalitaire n'était pas une utopie mais le présent historique de la Commune.
    Kristin Ross en restitue la puissance en associant les intuitions de Jacques Rancière aux analyses d'Henri Lefebvre et de sa Critique de la vie quotidienne.
    La Commune fut une réinvention du quotidien, des Arts, du travail, dont le fondement était l'égalité des capacités et des intelligences.
    Pour l'illustrer, Ross éclaire l'ambitieux projet de réforme éducative et artistique de la Fédération des artistes - présidée par un certain Gustave Courbet et animée par l'auteur de l'Internationale, Eugène Pottier -, visant à protéger les artistes et leur autonomie, tout en encourageant l'enseignement polytechnique, la fin de la séparation entre art et artisanat, et l'embellissement de la vie quotidienne.
    L'Imaginaire de la Commune est autant un livre d'histoire des idées que d'histoire tout court. En exhumant l'originalité de la Commune, ses aspirations à un « luxe pour tous », Kristin Ross arrache la Commune de Paris à toute finalité étatiste, productiviste, d'un socialisme de caserne.
    La Commune et ses « vies ultérieures » portent en elles une singulière actualité : elles marquent la naissance d'un mouvement paysan radical et écologiste avant l'heure, la « révolution de la vie quotidienne », ou encore les débats sur le système économique d'une société sans État.
    Par ce geste, Kristin Ross libère la Commune de son statut d'archive du mouvement ouvrier ou de l'histoire de France, pour en faire une idée d'avenir, une idée d'émancipation.

  • Depuis que le météorologue et prix Nobel de Chimie Paul Crutzen a proposé le terme en l'an 2000, le concept d'« anthropocène » est devenu incontournable dans les débats scientifiques, médiatiques et citoyens sur le réchauffement climatique et la « crise environnementale ». Le postulat en est simple, et son effet édifiant : la Terre est entrée dans une nouvelle époque géologique, l'anthropocène succédant à l'holocène, où l'Homme est une force tellurique, ses activités ayant un impact global significatif sur l'écosystème terrestre.
    Dans cet essai, Andreas Malm revient d'abord sur la fortune de ce concept et s'interroge sur sa validité. En associant les dérèglements climatiques actuels aux activités de l'humanité dans son ensemble, à l'espèce humaine, ou à une « nature humaine » irrémédiablement portée vers le progrès, les tenants de l'anthropocène proposent une vision déformée de la situation. En premier lieu, ils restent aveugles aux écarts immenses qui subsistent dans la consommation énergétique des humains (entre par exemple un Australien moyen et un habitant de l'Afrique subsaharienne). Ensuite, ils fabriquent un récit linéaire, et faux, de l'histoire énergétique, qui présente l'économie fossile - responsable des émissions de gaz à effet de serre - comme l'aboutissement preneurs d'accroître leur contrôle sur la production et sur les travailleurs. L'histoire se poursuit en Inde où l'agenda de l'impérialisme anglais se trouve intimement lié à la nécessité d'extraire du charbon, puis du pétrole, à grande échelle. Si la Terre entre alors dans une nouvelle ère géologique, nous dit Malm, c'est celle du Capital. Le 3e chapitre fait un pas de côté en évoquant les représentations littéraires de l'économie fossile, écrites bien avant l'avènement de la science climatologique, et dont les images cataclysmiques « nous aident à établir une compréhension critique de notre présent ». Le dernier chapitre est une réflexion sur les moyens et les perspectives qui s'imposent devant l'urgence climatique. Plutôt que de rêver une humanité unie face à sa propre nature, Malm invite à penser le rassemblement politique de celles et ceux qui sont et seront les premières victimes de la catastrophe à venir. Entérinant l'impuissance des États, soucieux de préserver les conditions de l'accumulation capitaliste qui nous mènent au désastre, il rappelle que seuls des mouvements populaires de grande envergure - déjà en germe dans les zones les plus menacées - seront à même de changer la donne.
    Un livre passionnant et nécessaire qui fournit aux révolutionnaires la maxime définitive de notre siècle :
    Il n'y aura pas de révolution climatique sans révolution sociale, et vice versa.

  • Mai 1958, c'est le début d'une séquence insurrectionnelle où le sort de la France s'est joué à Alger, c'est la fin de la IVe République et le retour au pouvoir de de Gaulle savamment orchestré par le cercle des fidèles, c'est l'arrivée aux commandes d'une nouvelle équipe qui va construire et faire accepter une Constitution encore en vigueur après un demi-siècle. Bref, mai 1958, c'est un moment fondamental au sens fort du terme.

    D'où vient donc que, s'agissant de commémoration, ce moment est éclipsé par rapport à mai 1968, toujours célébré, toujours commenté y compris par ses adversaires ?

    Les chapitres de ce livre donnent la réponse : si mai 1968 est un moment joyeux et solaire, les quatre années de guerre civile qui s'écoulent entre la prise du gouvernement général à Alger le 13 mai 1958 et la fin de l'OAS au printemps 1962 n'ont rien que l'on aime se rappeler : une haine et une violence extrêmes, l'usage généralisé de la torture, les exactions policières contre les Algériens révoltés et ceux qui les soutiennent, le mensonge officiel qui présente le retrait d'Algérie comme une victoire et le complot initial comme le triomphe de la démocratie...

    Écrit par un universitaire américain, ce livre dévoile les mécanismes du refoulement de cette réalité douloureuse qui a façonné durablement l'État français et ses institutions.

  • L'assassinat de Jamal Khashoggi, journaliste dissident, dans le consulat saoudien d'Istanbul en octobre 2018 a violemment exposé les contradictions du royaume pétrolier. Dans un récit aux dimensions bibliques, on découvre un monarque tribal vieillissant, dont la légitimité dépend du soutien de clercs conservateurs et dont le fils, tel Absalom, s'enivre de pouvoir. Si les rivalités au sein de la famille Al Saoud menacent de déchirer le pays, des forces globales sont également impliquées dans ce drame géopolitique : les principautés sunnites du Golfe, que soutiennent les gouvernements occidentaux, luttent contre des mouvements appuyés par l'Iran chiite au Yémen, en Syrie et en Irak.

  • Paru en 1986, Décoloniser l'esprit marque un tournant dans l'oeuvre de Ngugi wa Thiong'o. Après de nombreux essais et romans en anglais, il fait ce choix difficile, mal compris parfois : abandonner l'anglais pour ne plus écrire que dans la langue de son peuple, le kikuyu. Ngugi wa Thiong'o dénonce l'aliénation qui l'a conduit, comme beaucoup d'autres auteurs africains francophones et anglophones, à bâtir pendant des décennies sans même s'en rendre compte une oeuvre - aux thèmes pourtant anticoloniaux - dans une langue à laquelle la majorité de ses concitoyens ne pouvait avoir accès. À l'opposé du reniement de soi, Ngugi wa Thiong'o invite les auteurs africains à devenir les Homère et les Shakespeare de leur langue maternelle, à bâtir de grandes oeuvres fondatrices dont leur peuple puisse se revendiquer. Défi revigorant d'une littérature tout entière à construire encore, capable de réveiller la fierté et la conscience d'un peuple.

  • Ce livre est une nouvelle édition, largement revue et augmentée, d'un ouvrage paru en 1996 chez Payot. Il traite du massacre des insurgés parisiens en juin 1848, en se fondant sur les textes de contemporains - entre autres, Baudelaire, Flaubert, Heine, Herzen et Marx (absent dans l'édition originale).
    La thèse du livre, très originale, est que les journées de juin, « péché originel de la bourgeoisie » (J.P. Sartre) sont un événement refoulé, enseveli, non seulement dans l'historiographie, mais dans les textes littéraires, « oubliées, ignorées, arrachées à leur contexte, faussement interprétées ».
    Les deux victimes littéraires les plus éminentes du refoulement de Juin, écrit Oehler, sont en même temps les figures les plus emblématiques de la modernité littéraire : Baudelaire, considéré aujourd'hui comme le fondateur de la poésie moderne, et Flaubert comme celui du roman moderne importance. Alors que Le Cygne de Baudelaire, comme l'Éducation sentimentale, sont des éclairages évidents de cet événement.
    Outre ces figures littéraires illustres, le livre montre la lecture des événements de Juin par des personnages aussi divers qu'Hippolyte Castille et Alphonse Toussenel, l'émigré russe Alexandre Herzen, l'allemand de Paris que fut Heinrich Heine, et le jeune Karl Marx qui envoie à la Nouvelle Gazette rhénane un article retentissant sur « La Révolution de Juin ».
    Oehler montre comment l'intensité du débat littéraire sur le traumatisme de Juin n'a cessé de croître entre 1848 et 1871 à mesure que les événements s'éloignaient, alors même que le débat politique, lui, s'estompait au contraire avec le souvenir.
    Un livre passionnant, le meilleur éclairage actuel sur les journées de juin 1848.
    - une lecture conformiste de leurs textes en a retranché le contenu politique, et dans leur interprétation traditionnelle, l'événement « juin 1948 » est considéré comme sans

  • En novembre 1918, l'insurrection de la flotte allemande à Kiel s'étend à toute l'Allemagne et la monarchie prussienne s'écroule sans qu'un coup de feu ait été tiré pour la défendre. Des conseils de soldats et d'ouvriers se forment un peu partout, et tous les politiciens en vue, ou presque, se disent « socialistes ».
    En octobre 1923, la révolution allemande est morte après quelques combats désespérés à Hambourg. Le livre retrace ces cinq années - depuis l'insurrection spartakiste (à l'issue de laquelle Karl Liebknecht et Rosa Luxembourg furent assassinés), à l'« Octobre allemand », quand tous les espoirs semblaient permis, en passant par le putsch de Kapp - et analyse les raisons de cette défaite. « Si l'on ne la comprend pas, écrit Harman, la barbarie qui a fondu sur l'Europe dans les années 1930 ne peut pas non plus être comprise. » L'histoire de l'entre-deux-guerres, telle qu'elle est enseignée dans les écoles, charrie un poncif des plus tenaces : celui d'une « irrésistible ascension » du fascisme en Allemagne et dans toute l'Europe. Face à cet argument téléologique qui sabre tout examen sérieux de la période, Chris Harman nous invite à revoir notre copie. Non, la défaite du prolétariat allemand dans les années 1920 n'avait rien d'inéluctable. Il fallut au contraire toute la duplicité des dirigeants sociaux-démocrates, main dans la main avec les grands industriels et les vieux cadres de l'empire déchu, pour empêcher une révolution socialiste d'advenir.
    Les conséquences furent désastreuses : en Allemagne où les ouvriers, désarmés, emprisonnés et désabusés n'avaient plus les forces pour s'opposer aux milices d'extrême droite et à leurs caporaux populistes ; comme en Russie où le pouvoir bolchevik, isolé pour de bon, dégénérait dans la bureaucratie stalinienne.
    Mais Harman prend soin de ne pas résumer la séquence au martyrologe d'une classe ouvrière éternellement trahie. Pour lui, les raisons de l'échec sont aussi à chercher dans les propres faiblesses du mouvement révolutionnaire, dans les hésitations fatales de ses leaders et dans l'attitude ambiguë des chefs russes de la IIIe Internationale. Les appréciations de l'auteur résonnent alors comme d'humbles leçons pour le présent, et l'historien s'efface devant le dirigeant révolutionnaire - qu'il était avant tout. Son livre est précis, très documenté, mais reste dépourvu de toute prétention académique : comprendre l'histoire si l'on veut la changer, tel est le programme annoncé dans l'introduction. « J'écris à partir d'une position de sympathie pour ceux qui ont combattu avec l'énergie du désespoir pour faire gagner la révolution allemande - pour la simple raison que je suis convaincu que le monde serait immensément meilleur s'ils n'avaient pas été vaincus. »

  • Aussi loin du catastrophisme ambiant (" Tout va disparaître ") que de l'angélisme bêtifiant (" On en a vu d'autres "), André Schiffrin, dans ce nouveau livre, trace des pistes pour sauvegarder l'indépendance de l'édition, de la librairie, du cinéma et de la presse. Il ne se contente pas de faire un triste état des lieux : s'inspirant de tentatives qui ont réussi, d'Oslo à Paris, du Chambon-sur-Lignon (Haute-Loire) à Minneapolis (Minnesota), il propose des solutions, simples ou sophistiquées, qui ont en commun de pouvoir être appliquées dès demain sans ruiner les finances publiques. Toutes ces solutions, Schiffrin le souligne, nécessitent des décisions politiques mais pas nécessairement gouvernementales : les municipalités, les régions, les États en Amérique ont un rôle important à jouer, qui peut partout contrebalancer les néolibéralismes nationaux.

  • Lors de l'attaque de Naplouse en avril 2002, les soldats israéliens évitaient les rues, les allées et les cours : ils progressaient à travers les maisons, par des trous qu'ils creusaient dans les murs, les planchers, les plafonds. Cette stratégie a été ensuite utilisée par des instituts et des think tanks aux États-Unis : la nouvelle guerre urbaine, mise au point en Israël, devient un sujet d'étude international. Les Israéliens ont construit dans le Néguev une ville entière, où les murs des maisons sont « pré-percés », et qui est louée par toutes les armées qui le souhaitent pour l'entraînement à la nouvelle guerre urbaine. Eyal Weizman explique comment cette nouvelle pensée, mal comprise par les réservistes israéliens, a été l'une des causes de la défaite israélienne au Liban à l'été 2006. Il montre aussi comment cette façon de penser la guerre recouvre en réalité une lutte de pouvoir entre les anciens et les modernes, à l'intérieur même de l'establishment militaire israélien.

  • Deux années après sa mort, Hugo Chávez reste la figure incontournable, adulée ou haïe, du Venezuela contemporain. Pour certains commentateurs, il incarne la persistance du caudillisme, cancer politique de l'Amérique du Sud. Pour d'autres, il est le symbole de la lutte anticapitaliste et anti-impérialiste sur le continent et sa « révolution bolivarienne », le modèle d'une transition étatique de gauche par le haut.
    Ceux qui se sont intéressés au cas vénézuélien ont donc systématiquement cherché à saisir le destin extraordinaire de ce modeste soldat indigène devenu maître d'un État gouverné jusqu'alors sans partage par l'élite blanche. Pourtant, la focalisation sur la personnalité de Chávez, chez ses partisans comme chez ses détracteurs, tend à masquer la réalité profonde du processus en cours. Ce livre prend le contrepied de cette démarche, déplaçant l'attention du palais présidentiel vers les barrios, les quartiers populaires qui campent les hauteurs de Caracas, où vivent les fractions du peuple qui forment le plus puissant soutien du régime. Pas d'homme providentiel ici, mais une réponse, univoque, quand on les interroge sur leur président : « Chávez, c'est nous qui l'avons fait ! » George Ciccariello-Maher a rencontré des militants locaux, d'anciens guérilleros, des figures du chavisme, des opposants de gauche pour produire une passionnante histoire populaire de la révolution bolivarienne.
    Une histoire « par en bas », qui s'enracine dans le temps long des luttes sociales - ouvrières, paysannes, étudiantes - et des combats des Indiens, des Afro-Vénézuéliens et des femmes pour leurs droits. Tous ont subi pendant des années la même violence d'État qui a culminé en 1989 lors du Caracazo, une révolte antilibérale réprimée dans le sang. Pour ces mouvements révolutionnaires hétérogènes, la candidature de Chávez en 1998 a constitué un point de ralliement.
    Puis une position à défendre.
    George Ciccariello-Maher prête une attention particulière aux rapports entre l'État, la constitution et les multiples acteurs de la révolution, représentés dans les conseils communaux qui couvrent le pays depuis plus d'une décennie. Loin du régime monolithique parfois dépeint, il décrit un processus dynamique, dialectique, et contradictoire : car ceux qui ont « fait Chávez » peuvent aussi le défaire, lui ou ses successeurs, s'ils ne répondent plus à leurs aspirations révolutionnaires.
    Alors qu'en Europe, des formations politiques cherchent à s'inspirer des expériences du « socialisme du xxie siècle », ce livre s'avère indispensable pour comprendre ce qui s'est passé au Venezuela, ce qui se joue aujourd'hui dans l'après-Chávez et plus largement, pour appréhender correctement les transformations sociales à l'oeuvre en Amérique latine.

  • Contre Charles Boycott, propriétaire terrien irlandais, ses fermiers organisèrent en 1879 un blocus qui l'obligea à capituler sur les loyers et les conditions de travail.
    Le boycott est l'arme des pauvres contre les puissants, des opprimés contre la domination. Le mouvement BDS (boycott, désinvestissement, sanctions) est issu d'organisations populaires palestiniennes en lutte contre l'occupation militaire de la Palestine et l'apartheid en Israël. Comme l'explique Barghouti, c'est un mouvement non violent, moral et antiraciste. Il vise tous les produits en provenance d'Israël: le limiter aux produits des colonies serait le rendre inefficace, tant cette origine est facile à masquer.
    Il vise entre autres le domaine académique, car à de très rares exceptions près l'université israélienne est complice de l'occupation et de l'apartheid. Le débat sur le boycott atteint désormais des pays aussi divers que la Norvège, l'Australie, les Etats-Unis ou l'Afrique du Sud. Sur ce débat, le public français est mal informé. La publication de ce livre, qui comble une lacune, est menée au nom de la liberté d'expression et du droit du public à une information indépendante.

  • Parmi les textes rassemblés clans ce livre, certains sont si célèbres que leur titre fait effet de proverbe: une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine, ou l'impérialisme américain est un tigre de papier.
    D'autres sont plus rares, difficiles à trouver, presque oubliés. mais l'ensemble dessine le territoire théorique de la révolution chinoise et montre, chemin faisant, que mao, dont il est à la mode de dire tout le mal possible, reste une grande figure marxiste révolutionnaire. slavoj zizek, dans sa présentation, situe la "pensée mao tsé-toung" par rapport à marx, lénine et staline. il montre ses limites mais aussi les erreurs d'interprétation auxquelles elle se prête toujours, même chez les meilleurs.
    A la fin du livre, un échange de lettres entre alain badiou et slavoj zizek montre combien peut être fructueux un dialogue à la fois offensif et amical, argumenté et respectueux. badiou: "les descendants contre-révolutionnaires de nos "nouveaux philosophes" vont hurler, comme ils le font déjà, qu'avec badiou tu fais la paire des partisans attardés, mais quand même dangereux, d'un communisme sépulcral.
    Quel autre sens pourrait bien avoir, pour ces chiens de garde de la nouvelle génération, de seulement parler de mao?".

  • La relation est étroite entre ceux qui s'autoproclament « camp de la paix » en Israël et leurs homologues de la gauche européenne. Ce livre éclaire sans indulgence cette relation, particulièrement marquée dans le domaine littéraire. Il analyse la réception en Europe des ouvrages d'Amos Oz, A.B. Yehoshua ou David Grossman, il explore la manière dont ces auteurs sont chez nous travestis en hommes de paix, et les raisons de l'enthousiasme de la critique. Il montre que les intellectuels israéliens - ashkénazes pour la plupart, laïques et travaillistes - sont perçus par leurs pendants européens comme faisant partie « des nôtres », à condition qu'ils restent là-bas, en Orient. Et que, symétriquement, ces mêmes intellectuels ont pour principal souci d'appartenir - ou de paraître appartenir, par tous les moyens - à l'intelligentsia européenne. Et de fait, ce que tous ont en commun, c'est la peur et la haine de l'Orient.

  • Le fanatisme

    Alberto Toscano

    Le livre montre comment cette notion a été (et continue à être) utilisée : d'un côté, les Anglais en Inde et les Français en Afrique qualifiaient de fanatiques irrationnels les indigènes qui avaient le mauvais goût de ne pas vouloir être colonisés. D'un autre côté, les théoriciens de la révolution, ceux de 1793 et de 1917, ont été qualifiés de fanatiques hyperrationnels, de fous furieux qui, au nom d'une raison supérieure, envoyaient les braves gens à la guillotine ou au goulag. Donc, les bons libéraux considèrent toujours que les fanatiques sont ceux qui ne sont pas d'accord avec eux et se conduisent en conséquence.

  • Obama s'en va-t-en guerre

    Tariq Ali

    • Fabrique
    • 21 October 2010

    Un an après que la Maison blanche a changé de main, en quoi l'empire américain a-t-il changé ? Dans ce nouveau livre, Tariq Ali nous montre non seulement combien il n'y a jamais eu de rupture fondamentale en termes de politique étrangère entre l'administration Bush père, l'administration Clinton et celle de Bush fils mais encore combien il n'y en a pas plus avec le régime Obama. Rapports avec Israël, Irak, Afghanistan, Iran, Pakistan : depuis l'effondrement de l'URSS, le Moyen-Orient n'a eu de cesse d'être défini qu'en tant que champ de bataille central pour imposer une domination américaine sur le monde.

  • Detruire la palestine

    Tanya Reinhart

    Avec la rigueur d'une démonstration scientifique, tanya reinhart pulvérise dans ce livre les mythes forgés par la propagande israélienne et relayés par les médias occidentaux.
    Non, barak n'a pas fait d' " offre généreuse " à camp david. non, on n'était pas " à deux doigts de la paix ", d'une paix juste et durable lors des pourparlers de taba. non, il n'a jamais été question de partager jérusalem en deux capitales. non, barak et sharon ne sont pas des adversaires, mais le premier est un disciple et un admirateur du second et leur vision politique est, au fond, la même. face à la seconde intifada, les deux pôles politiques qui s'opposent en israël depuis plus de trente ans s'affrontent une fois de plus.
    Le premier, qui semblait triompher avec les accords d'oslo, veut maintenir un apartheid tranquille sous le couvert de négociations éternelles. c'est la voie des " colombes " conduites par yossi beilin. le second pôle est celui des généraux politiques - barak, sharon, et d'autres dont le pouvoir grandissant est l'un des points les plus inquiétants du livre - qui voudraient détruire la société palestinienne, " terminer la guerre de 1948 " par un nettoyage ethnique, un transfert massif de population.
    à contre-courant de tous les consensus, le livre se termine sur le réveil actuel d'une véritable opposition en israël, qui rejette les faux-semblants et milite pour le retrait immédiat et inconditionnel des territoires occupés.

empty