Mathieu Bellahsen

  • La santé mentale s'est considérablement transformée. En quelques années, elle sera passée du champ psychiatrique au champ économique, se départissant de son aura négative associée à la folie pour revêtir les habits attrayants de la « santé mentale positive ». Cerner ses métamorphoses devient une nécessité politique puisqu'en son nom se dessinent de nouvelles politiques publiques ayant pour perspective énoncée le bonheur, le bien-être et une vie réussie pour tous les citoyens. Pour autant, peut-on détacher cette recherche de bien-être du contexte général traversant notre société ? Promouvoir la qualité de la vie alors que dans le même temps les conditions de vie des populations se dégradent, prétendre à la déstigmatisation alors que de nouveaux processus ségrégatifs se développent : ces paradoxes dévoileraient-ils le nouveau visage de la santé mentale en tant qu'opérateur de légitimation de la rationalité néolibérale ? Si nous devrons nous élever contre ces injonctions au bonheur, de bien-être et de vie réussie « du berceau à la tombe », ce sera pour mieux analyser ce que recouvrent ces entités présentées comme « naturelles », comme mesures de bon sens allant de soi, avec pour objectifs énoncés de faciliter, d'optimiser voire d'améliorer nos vies.

  • Deux mois de grève et cent quarante jours de campement à l'hôpital psychiatrique d'Amiens, dix-huit jours de grève de la faim par les blouses noires de celui de Rouen, des grèves à Rennes, Saint-Étienne, Niort... En 2018, un mouvement social inédit a remué la psychiatrie française et se poursuit depuis, mettant en lumière les effets dévastateurs des restrictions budgétaires et des plans de rationalisation managériale que subissent soignants et soignés depuis trente ans.

    Nourri de l'expérience de terrain du psychiatre Mathieu Bellahsen et des enquêtes de la journaliste Rachel Knaebel, ce bref ouvrage retrace l'impressionnant démantèlement de la psychiatrie française à l'origine de ces mobilisations. Il montre comment la psychiatrie de secteur, promouvant des formes de soins tournées vers l'émancipation des patients, comme alternatives à l'enfermement, a été progressivement étouffée au profit de la gestion normalisante de la santé mentale. Et comment cette évolution a été favorisée par l'émergence d'une nouvelle neuropsychiatrie, opérant un changement radical. De l'autisme à la schizophrénie, le patient comme être humain n'est plus au centre du soin, seuls sont pris en compte ses neurotransmetteurs, son imagerie cérébrale, ses gènes. Il en résulte une attaque en profondeur du service public, cantonné à la gestion des urgences et des plus précaires, au profit d'acteurs privés qui prospèrent sur le marché des prises en charge réputées scientifiques.

    Rachel Knaebel et Mathieu Bellahsen relatent également les luttes de groupes de patients et de certains professionnels, pour l'introduction de contre-pouvoirs dans l'institution psychiatrique, aux racines du mouvement social de 2018. Elles remettent la question du soin psychiatrique au centre de la société et permettent le maintien de pratiques alternatives, même dans des structures attaquées par la technocratie et la privatisation. Un livre d'espoir, donc, pour les familles, les patients et les soignants, qui ouvre les pistes d'un futur émancipateur pour la psychiatrie.

empty