Sciences humaines & sociales

  • L'idée d'un dépassement de soi-même, aujourd'hui si courante, est liée, historiquement, à l'avènement de la modernité.
    La pensée antique, toute marquée par la notion de finalité naturelle et enfermée dans un monde clos, ne la connaît pas. pour l'astronomie, la physique, la médecine, pour l'histoire des gymnastiques et dans le culte du héros " sportif ", prédomine l'idée d'une nature pourvoyeuse d'ordre et de normes ; elle interdit celle d'un progrès indéfini. il faut attendre les bouleversements scientifiques des xvie et xviie siècles, le passage à l'idée d'univers infini, l'invention du sujet cartésien pour que puisse apparaître l'ambition d'une perfectibilité sans limites.
    Alors s'affirment dans l'élan des lumières la liberté humaine face à la nature, la confiance dans l'amélioration toujours possible des performances et dans les techniques qui la permettent, l'éducation et la médecine. le sport de haut niveau apparaît aujourd'hui comme le laboratoire expérimental de ce dépassement de soi, devenu l'emblème de notre idéologie contemporaine. au-delà de la question classique sur les fins de l'exercice physique - s'accomplir ou se dépasser ? -, il est le révélateur des conséquences paroxystiques de ce culte et de cette obsession de la performance.
    A travers le dopage, à travers les manipulations génétiques, il pose le problème de fond sur l'évolution des sociétés contemporaines et sur le rapport, chez l'homme d'aujourd'hui, de la culture et de la nature. quel est cet humain tout entier soumis à l'impératif idéologique et technique du dépassement de soi ?.

  • Comment penser l'eff ort aujourd'hui ? Le thème peut sembler à la fois banal et faussement suranné. Banal, d'une part, parce que l'eff ort est, pour paraphraser Descartes, « la chose du monde la mieux partagée ». Depuis toujours, nous sommes enjoints à « faire des eff orts », dans des domaines très variés de l'existence, pour apprendre à marcher ou faire du vélo, à l'école, dans nos relations avec autrui puis, plus tard, pour mener à bien des études et une vie professionnelle, trouver le bonheur dans notre vie privée et surmonter les « coups durs » qui sont le lot de chacun. Banal aussi, parce que, tel un marronnier des propos de comptoir, le thème est dans l'actualité, lorsqu'il s'agit de déplorer le « manque d'eff orts » des « jeunes générations » ou la perte du « goût de l'eff ort », à l'école notamment.
    Ainsi, l'eff ort serait requis partout, et pourtant perdu, omniprésent dans les discours et si diffi cile à défi nir, si diffi cile à saisir aussi dans les actes. De quoi parle-t-on, de l'eff ort physique, démonstratif, ou de l'eff ort intellectuel, intériorisé, impalpable, mais dont les neurosciences visent à montrer la teneur somatique ?
    L'eff ort permettrait le progrès. Oui, mais lequel ? À quel prix, à quelles fi ns ? Faut-il nécessairement se dépasser, « s'arracher », pour être heureux ?
    À qui profi te donc l'eff ort ?
    Évoquer d'autres manières, moins doloristes, moins violentes, moins compétitives, moins discriminantes de penser l'eff ort et la performance, comme l'accomplissement et le dépassement de soi, c'est aussi poser les bases d'une écologie personnelle, qui est aussi une ergonomie de l'eff ort personnel et collectif, c'est-à-dire une manière de bien vivre avec soi-même comme avec les autres.

  • L'objet de cet ouvrage est d'explorer ce qui mène du "souci de soi", tel que défini par l'Antiquité grecque, au "corps augmenté", dont le sport de haut niveau propose aujourd'hui une version expérimentale. Ce trajet n'est pas seulement un reflet historique, celui d'une histoire des pratiques corporelles qui inclurait la médecine, les gymnastiques, l'éducation physique et le sport, dans leurs acceptions et finalités variées, et parfois antagonistes, au cours des siècles. Il traduit aussi le noeud problématique qui lie l'exercice physique à la thématique du dépassement : dépassement de soi lorsqu'il s'agit de s'améliorer, de s'entraîner pour "performer" ; dépassement des limites lorsqu'il s'agit de rendre effective la croyance moderne - et sportive - dans l'idée de progrès infini ; dépassement de la nature aussi lorsqu'il s'agit de mettre en question le "corps naturel", tout autant que l'"identité humaine" et ses contours, par l'usage de substances chimiques ou de prothèses.
    Si l'évolution humaine se définit comme un arrachement permanent à la nature, la question du dopage et celle des exosquelettes pose celles des limites éthiques de la science, du prolongement du corps par la technique et d'un corps-machine d'un nouveau genre. L'impératif de performance pèse sur chacun et croise l'obsession de la santé parfaite, de la jeunesse et de la beauté éternelles. Cette quête s'empare du corps comme d'un prétexte pour viser une transcendance hypothétique, qui fait défaut par ailleurs. Améliorer, augmenter - la forme, les performances, l'apparence - semble toujours possible, occultant les questions de la souffrance et de la mort, du handicap, reléguant la vieillesse dans l'impensé. La chirurgie esthétique, l'entraînement sportif, la diététique, le(s) dopage(s) n'ont pas le même rapport à la temporalité, mais postulent un corps idéal dont la perfection est toujours différée. L'hypercorps entraîné, remodelé, esthétisé, médicalisé, technicisé du sportif d'élite, avec sa valeur d'objet marchand et fantasmatique, est à ce titre exemplaire.

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