Minuit

  • Le sociologue peut-il comprendre objectivement le monde dans lequel il est pris ? Épreuve redoutable, à laquelle se soumet l'auteur de ce livre sur le monde universitaire français. Pour échapper aux objectivations partielles de la polémique, il faut appréhender le monde universitaire comme un champ dans lequel s'affrontent plusieurs pouvoirs spécifiques, correspondant à des trajectoires sociales et scolaires et aussi à des productions culturelles irréductibles, sinon incompatibles. Et mettre toutes les techniques d'objectivation disponibles au service de la construction de l'espace des positions universitaires - et des « espèces » correspondantes de l'homo academicus. Cet espace, c'est-à-dire la structure de la distribution des différentes espèces de pouvoir, est en effet au principe des prises de position intellectuelles ou politiques des universitaires aussi bien en période d'équilibre qu'en temps de crise, et notamment en mai 1968.

  • L'oeuvre d'Héraclite est perdue et ne peut être retrouvée qu'à travers les citations les plus diverses, d'Aristote ou des Pères de l'Église. Dès le début du XIXe siècle, dans l'esprit nostalgique du romantisme, on a constitué des recueils qui devaient faire surgir l'original de ses débris. La nature fragmentaire ajoutait à la fascination des origines, mais on se trompait en même temps sur les véritables difficultés, et le personnage obscur et sibyllin que l'on se figurait cachait en fait l'emprise que la tradition conservait sur les restaurations les plus scientifiques en apparence. Les fausses évidences, qui n'ont jamais été mises en question, ont hypothéqué le texte établi par la science philologique, et, partant, les questions que lui posaient les philosophes ne pouvaient être bien posées. C'est qu'elles succombaient à la fois, et sans le savoir, aux préjugés hérités et à leur fixation dans la lettre.

  • Ce deuxième volume de Textes conduit au coeur de la réflexion durkheimienne. Les variations sur le sacré et le profane esquissent et précisent non seulement une théorie sociologique de la religion mais aussi une approche objectiviste des conditions d'existence des sociétés. Le premier chapitre renferme un ensemble de textes, interventions orales, cours et comptes rendus critiques dans lesquels l'auteur a développé cette partie fondamentale de son entreprise. Dans le second, il élabore la définition sociologique du normal et du pathologique dans les phénomènes collectifs en recourant à divers indices empiriques tels la criminalité, la divorcialité, la dénatalité, l'antisémitisme ou le suicide. Ces études de cas, relevant de la crise de civilisation que traversait la société française au tournant du siècle, introduisent l'autre grand thème de sa réflexion - illustré dans le troisième chapitre - la morale comme discipline collective, qui était la toile de fond des recherches de la première phase de son activité, comme la religion l'est devenue dans la seconde phase. Un riche choix de lettres inédites, annexé à ce volume, contribuera à éclairer les conditions dans lesquelles s'est formée la sociologie scientifique en France.

  • Ce troisième volume de Textes rassemble des écrits touchant les instances d'encadrement collectif autour desquelles s'organise un aspect capital des recherches de Durkheim, sa sociologie de la famille, du droit, de la politique et de l'éducation. Le premier chapitre, qui regroupe divers articles non seulement sur la famille mais aussi sur les systèmes de parenté, l'organisation domestique, les formes élémentaires du mariage et la condition de la femme, peut être considéré comme une oeuvre indépendante. Il en va de même du deuxième portant sur l'État, la patrie et la société civile. Le troisième chapitre contient un ensemble de recherches sur les organisations sociales et les systèmes juridiques de sociétés autant archaïques qu'industrielles. Le quatrième éclaire un aspect longtemps occulté de l'oeuvre durkheimienne touchant le système d'enseignement et à la pédagogie. La bibliographie exhaustive de tous les textes et énoncés scientifiques connus de l'auteur (débats, enquêtes, lettres, analyses, cours, etc.) indique aussi toutes les republications d'une oeuvre capitale désormais entièrement accessible.

  • Les « intellectuels » sont nés au moment de l'affaire Dreyfus et le néologisme désignait à l'origine une avant-garde culturelle et politique qui osait défier la raison d'État. Pourtant ce mot, qui aurait dû disparaître après la résolution de cette crise politique, s'est perpétué, tantôt pour désigner un groupe social, tantôt pour qualifier une manière d'envisager le monde social au nom des valeurs universelles allant contre les hiérarchies établies. Pour comprendre le paradoxe d'un événement qui structure durablement la vie sociale, culturelle et politique, il fallait montrer comment la crise des représentations anciennes, le nouvel état du champ intellectuel, et en particulier l'expansion sans précédent des professions intellectuelles, et le vide laissé par la crise des classes dirigeantes traditionnelles ou des nouvelles élites républicaines ont créé les conditions favorables à l'affirmation collective des « intellectuels ». Et il fallait aussi expliquer les raisons pour lesquelles les avant-gardes littéraire ou universitaire, traditionnellement à l'écart de l'engagement, se sont progressivement rapprochées des avant-gardes politiques et ont mis au point les nouvelles manières d'intervenir dans le champ du pouvoir, en dehors des voies de la politique classique, qui sont inséparables de l'émergence des « intellectuels » pendant l'affaire Dreyfus. La lecture méthodique des pétitions d'intellectuels conduit à renouveler l'interprétation de ce moment essentiel de la Troisième République et à proposer un modèle de compréhension des rapports que les différents groupes d'intellectuels ont entretenu avec la politique. Ce modèle qui peut sans doute s'appliquer à d'autres crises du XIXe siècle, ne fait que mieux ressortir la singularité des intellectuels français au sein de l'Europe culturelle.

  • La littérature n'est pas seulement jeu de formes ou libre exercice de l'imagination ; elle est aujourd'hui valeur sociale de premier plan. Aussi la réflexion critique doit-elle s'interroger sur l'histoire de cette valeur : l'âge classique représente à cet égard un moment décisif.
    C'est alors que l'espace littéraire s'est constitué en champ social. C'est alors qu'a pris forme le réseau de ses instances spécifiques : académies, mécénat d'État, droits des auteurs et censure, mais aussi salons littéraires, presse... C'est alors qu'au sein d'un public plus nombreux et divers, la littérature est devenue objet d'échanges multipliés, tant dans l'ordre marchand que dans l'ordre symbolique. Et, avec une rapidité étonnante, l'École et les palmarès culturels ont consacré les novateurs de l'époque, en ont fait des « classiques » au sens strict du terme. L'art d'écrire est ainsi devenue une fonction sociale reconnue.
    Statut ambigu cependant, lourd de tensions et de conflits entre les écrivains et les pouvoirs. Exemplaire des effets de prisme qui président aux relations entre le littéraire et le social, cette ambiguïté induit l'équivoque et la duplicité au coeur même des textes. Décapés des mythes du « Grand Siècle », les oeuvres illustres, comme les tragédies de Corneille ou les pamphlets de Pascal, mais aussi les ouvrages peu connus, comme les essais critiques de Guéret ou les mazarinades de Dubosc-Montandré, laissent voir dans leurs formes la marque de ces tensions.
    La sociologie de la littérature classique ouvre ici la voie de la pragmatique des textes. Car l'imaginaire d'un écrivain c'est, aussi, l'image qu'il construit de lui-même au sein de l'espace littéraire, et son esthétique, la forme qu'il lui donne.

  • Les conditions qui rendent possible un acte libre existent-elles dans la nature et en nous-mêmes ? Y a-t-il nécessité ou contingence ?
    Un philosophe grec du nom de Diodore Kronos, à peu près contemporain d'Aristote, a formulé une aporie connue sous le nom d'argument dominateur. C'est un fait que les anciens ont considéré cette aporie comme valide. À leurs yeux, elle démontrait l'incompatibilité de plusieurs principes dont on s'accorde à trouver la présence dans les conditions d'un acte libre et que le bon sens est porté spontanément à tenir pour vrais. Réduits à l'essentiel, voici ces principes :
    a) Le passé étant irrévocable, seul un événement futur peut être possible.
    b) Un impossible ne peut pas être la conséquence logique d'un possible.
    c) Il y a un possible dont la réalisation n'a jamais lieu, ni dans le présent, ni dans le futur.
    d) Ce qui est, est nécessairement pendant qu'il est.
    C'est encore un fait, historiquement attesté, que, en réponse à la question de la nécessité ou de la contingence, les philosophes de l'Antiquité ont élaboré plusieurs solutions mutuellement exclusives en procédant comme on fait, en mathématiques, lorsqu'il s'agit d'accommoder un système d'axiomes démontré incohérent. Ils ont sacrifié l'un d'eux pour sauver ceux qui leur paraissaient inattaquables.
    Ce livre est paru en 1984.

  • Cet ouvrage est une réédition numérique d'un livre paru au XXe siècle, désormais indisponible dans son format d'origine.

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