Editions Champ Vallon

  • En France, les municipalités produisent aujourd'hui 47 millions de tonnes de déchets par an ; elles consomment environ 6 milliards de mètres cubes d'eau et produisent à peu près la même quantité d'eaux usées. Les villes consomment donc beaucoup et perdent presque autant. Elles constitueraient, selon l'écologue Eugen Odum, des écosystèmes parasites, vivant au détriment des autres tout en affectant le fonctionnement biogéochimique de la biosphère.Déchets et eaux usées sont d'excellents traceurs des relations qu'entretiennent les sociétés et la nature et permettent de s'interroger sur la permanence du parasitisme urbain - question d'importance au regard des enjeux du développement durable. Une première analyse laisserait penser que l'industrialisation et l'urbanisation caractéristiques des deux derniers siècles ont renforcé le rôle destructeur des villes et la production de déchets de toutes natures : le déchet serait en quelque sorte consubstantiel à la ville.Sabine Barles revient ici sur cette hypothèse en montrant que l'invention des déchets urbains est relativement récente. L'analyse et l'exploitation du cycle des matières furent en effet déterminantes au cours de la première révolution industrielle. Leur circulation de la maison à la rue, de la rue et de la fosse d'aisances à l'usine ou au champ contribua au premier essor de la consommation urbaine. Scientifiques, industriels, agriculteurs - parfois confondus - regardèrent la ville comme une mine de matières premières et participèrent, aux côtés des adminstrations municipales, des services techniques et des chiffonniers, à la réalisation d'un projet urbain visant à ne rien laisser perdre, projet garant de la salubrité urbaine, du dynamisme économique et de la survie alimentaire.Ce n'est que lorsque industrie et agriculture purent se passer de la ville qu'elles lui abandonnèrent ses excreta au profit d'autres matières premières plus abondantes, plus rentables, plus commodes. De fait on assiste, à partir des années 1880, à une dévalorisation progressive des excreta urbains qui se feront plus tard déchets et eaux usées, malgré les tentatives faites çà et là pour leur trouver de nouveaux débouchés. Chimistes et agronomes se détournèrent de la ville qui échappa dès lors à leurs compétences.La ville, principal lieu d'une consommation dont elle avait dans un premier temps permis l'essor, rompait ses liens matériels avec l'agriculture et l'industrie et devenait ce que dénonçaient les premiers écologues urbains : un parasite.

  • Après les Engrenages mais en miroir, les Machinations explorent la représentation humaine des milieux techniques, les qualifications de la machine quand sa réalité, sa fabrication, son usage, ses retombées impliquent des apparences, des imaginaires, des utopies. Peut-on parler d'invention technique ? Que dire du mythe, du métier, du savoir selon ces images? Le travail impitoyable, les médias omniprésents, le recyclage universel sont-ils un gage d'ignorance ? Peut-on rêver à l'artefact dans le milieu de l'automatisme, de la ville, de la littérature ? Le Système accepte-t-il une part de contingence et de hasard ? Connaissons-nous réellement les machines sinon par leurs effets et leurs reflets ? Le nouvel « homme-machine » doit-il, comme Ulysse, sans cesse « ruser » pour survivre ?

  • Pour devenir capitale industrielle de l'Europe continentale, Paris développe entre 1780 et 1830 deux révolutions techniques. La première, biochimique, se déploie grâce à l'humidité ambiante et à la fermentation des matières organiques qui imbibent le sous-sol et la nappe phréatique : la capitale est la principale productrice de salpêtre et assure ainsi près du tiers des besoins en poudre. Peaux, graisses, os, sang, grains, chiffons, poils, verre, ferraille, cendres, ces matières brutes sont collectées, triées et transformées en atelier pour devenir des matières premières de haute valeur travaillées par le corroyeur, le hongroyeur, le chandelier, l'amidonnier ou le boyaudier, le fondeur, l'étameur, le plombier.

  • Il est beaucoup question dans ce livre de techniques, de technologie, de machines, d'outils, d'objets conçus et fabriqués, d'artifices, d'automates. Autant d'optiques qui se recouvrent en partie, mais laissent, à travers cette pluralité revendiquée, entrevoir un point commun: un objet technique n'a pas de sens par lui-même mais par le fait qu'autour de lui se met en place un milieu de travail, de valeurs, d'images et de raisons. Chaque objet est ainsi porteur de cette qualité expressive dont la synthèse désigne "la technicité", sous ses formes multiples: du compagnonnage aux systèmes informatiques en passant par la manufacture, l'usine - sans oublier le musée et l'école car l'art et l'information sont également concernés par cette organisation -, ce sont des milieux qui tissent le cadre historique, social, politique et symbolique de notre existence. C'est la philosophie, associée à l'histoire, à la science, aux mécanismes de conception, de classification, de constitution du monde sensible, qui nous propose quelques chances d'expérimenter à travers ces milieux, certaines de ses propres questions fondamentales qui sont aussi celles que la technique est amenée à prendre en compte: l'être et l'existence, l'un et le multiple, le même et l'autre, l'esprit et le corps, le naturel et le culturel, le normal et le pathologique, la vie et la mort.

  • Déchet, rebut, rien... ces notions fondamentales s'offrent comme objets dans des champs spécifiques du savoir, technologique, anthropologique et philosophique. Au déchet, on associe volontiers le procès technologique mis en oeuvre dans les filières de production industrielle où il est question de sa gestion et de son traitement. Au rebut, des approches anthropologiques mettant en exergue les perceptions et représentations de la pollution, de la souillure, des nuisances et le rapport que nous entretenons avec les matières déchues ou inutiles, ici comme ailleurs. Au rien, la dimension philosophique, épistémologique, voire métaphysique, s'appuyant sur l'idée de corruption et sur la problématique de dissolution de la matière, physique ou biologique, des choses aux humains. Cette triade est cernée de façon globale afin d'en mesurer les problématiques, les approches et les enjeux. Cependant une telle tripartition ne saurait être réduite à une répartition mécanique et sans recoupements: il s'agit au contraire d'insuffler un courant pluridisciplinaire dont la philosophie constitue le lieu géométrique opérant un brassage de plusieurs savoirs autour d'un enjeu fondamental.

  • Les « faits techniques » existent dans des milieux humains complexes en tant que premier moyen de survie mais aussi comme des « étrangers » car « les machines » omniprésentes demeurent souvent obscures à leurs usagers, profiteurs ou victimes. Ainsi l'accélération post-industrielle du bio-pouvoir interdit concrètement toute distance critique entre la nature et la condition humaines. L'actuelle prolifération des langages médiatisés et des comportements formatés transforme-t-elle le « rêve de Prométhée » en une utopie créatrice d'un « post-humain » ou n'est-elle qu'une nouvelle image de cet homme-machine où chaque époque exprime sa conception physique et symbolique de l'espace et du temps socialisés ? Les machines sont des liens et des otages entre la nature et la culture, la vie et la mort, la nécessité et le hasard, la sagesse et la ruse, l'espoir et la peur, l'emploi et le chômage, le réel et le virtuel, selon l'engrenage général des savoirs et pouvoirs mis en oeuvre. On a choisi quatre ouvertures, chacune illustrée par un exemple : 1. Quelques concepts d'inspiration bachelardienne et une position rationnelle et matérielle du progrès (exemple : le caoutchouc) ; 2. L'exploitation économique du registre technique (ex. : la préhistoire du mondialisme) ; 3. Le développement d'un milieu de la communication, de la transmission, du transport (ex. : le modèle de l'automobile) ; 4. Les situations réelles de travail, fondements de la modification utile du milieu et haut lieu de la sélection des hommes (ex. : l'esclavage contemporain, la déqualification technique). Ce livre fait appel à l'histoire récurrente à partir du paradoxe qui veut que plus la machine est étroitement intégrée à notre corps et notre esprit, moins elle nous parle de ses concepteurs, acteurs et responsables, dans la logique d'un mouvement ancien mais qui devient dans notre milieu un engrenage de consommation plus qu'un gage d'autonomie. Ce problème prend ainsi un sens anthropologique, polémique et politique revendiqué comme tel par l'auteur.

  • Trois interrogations que nous jugeons essentielles sont examinées dans ce livre. D'abord il va être question de la constitution d'un langage - la nomenclature chimique -, un langage dont les mots veulent, doivent exprimer la nature des corps ainsi désignés. Il ne s'agit plus d'une étiquette, mais joue la correspondance "voco-structurale". Problème voisin : comment représenter par une figure l'architecture même de substances complexes ? Pourra-t-on, à l'aide de quelques lignes, donner à voir et à penser l'organisation de telle ou telle substance ? Enfin, - les chimistes, mis en présence d'une multitude de composés qui ne cesse de croître, doivent les répartir de telle façon que les plus proches soient réunis et les différents nettement séparés. Et chacun sait que Mendeleïev réussira cette distribution exemplaire, elle-même source de nouvelles découvertes. Bref, le mot, la figure, la fresque nous retiennent, les chimistes ayant inventé une discipline à la fois linguistique, iconique et topographique. F. D.

  • Mathématicien de génie, von Neumann est aussi un des pères fondateurs de l'informatique, en ayant jeté les bases théoriques et étant à l'origine de la construction du premier ordinateur. Il comprend dès 1950 qu'une comparaison entre l'homme et la machine peut être fructueuse et il défend l'idée de réseaux de neurones formels, c'est-à-dire de machines conçues sur le modèle de notre cerveau, trente ans avant que de telles réalisations viennent sur le devant de la scène internationale. Par là même il fonde les bases de ce qui deviendra la théorie des automates et les expose dans ce texte de 1948 qui, moment de l'histoire de la pensée scientifique et technique, étonne par son caractère prémonitoire en ce qui concerne le développement de l'informatique dans le demi-siècle qui va suivre.

  • L'univers de l'art est le lieu même de l'activité mentale, celle du créateur aussi bien que celle du spectateur. Une activité dont la marque distinctive semble être la place accordée à l'imagination, au rêve, à la mémoire, aux passions, au flux de la subjectivité. Jusqu'ici réfractaire ou inaccessible aux exigences de l'analyse scientifique, cet univers entre désormais dans le champ des sciences de la cognition. Les textes rassemblés ici, issus d'une rencontre entre des artistes contemporains et des chercheurs dont les préoccupations tissent la trame des études cognitives (neuropsychologues, psychologues, psychiatres, philosophes cognitifs, logiciens, informaticiens), associent à une connaissance nouvelle des phénomènes artistiques - le socle biologique, mental et sensoriel de l'art - les concepts de nature scientifique qui la fondent.

  • La vieille opposition entre naturel et artificiel est abordée ici sous l'angle d'une confrontation entre les systèmes issus des processus naturels et les systèmes issus de l'activité humaine. L'on ne s'étonnera donc pas de trouver, rassemblées sous un titre commun, des analyses relatives aux rapports entre organisation biologique et artefacts techniques, entre régulations économiques et régulations écologiques, entre langues dites naturelles et langage de programmation, entre activité cérébrale et intelligence artificielle, voire entre modèles de causalité prédominants dans l'un ou l'autre cas.

    Textes de H. Barreau, P. Breton, R. Carbiener, J.-P. Desclés, J.-B. Grize, R. Guedj, G. Hottois, J.-F. Lambert, R. Larue de Tournemine, P. de Latil, J.-L. Le Moigne, P. Livet, F. Meyer, A. Petrovic, A.-M. Rieu, F. Tinland, J. Voge.

  • Le rapport, traditionnellement de symbolisation, de l'homme à son espace, au temps et à lui-même, a été modifié par la science contemporaine, plus proprement appelée technoscience, pour devenir plus opératoire, faisant surgir la question de l'articulation de l'opératoire (les technosciences) et du symbolique (les cultures et les traditions), y compris la philosophie elle-même en tant qu'activité symbolique. Cette problématique connaît actuellement une acuité maximale à propos des technosciences biomédicales et est à l'origine de l'intense affairement éthique - «bioéthique» et «biopolitique» - contemporain, auquel l'auteur a été particulièrement attentif.

  • De la Nouvelle Atlantide (Bacon, mort en 1622) au Fragment sur l'Atlantide (Condorcet, mort en 1784), laissés inachevés par leurs auteurs, s'est progressivement mise en place une forme de rationalité caractéristique des temps modernes. Elle implique de nouveaux rapports entre la connaissance (dominée par l'idée galiléenne de «nouvelles sciences »), les pratiques techniques (qui deviennent solidaires de ce que nous désignons sous le terme de technologie), les conceptions du fondement et de la finalité de l'autorité politique (avec la double référence à l'artificialité signifiée par l'idée de contrat et par la métaphore de la machine), et une nouvelle vision de l'histoire (avec la lente émergence, puis l'épanouissement de l'idée de progrès).Nous demeurons tributaires de cette forme de pensée. Mais, en même temps, nous prenons conscience des limites que son succès même fait surgir aujourd'hui. Ce retour sur ce qui fut essentiel à la modernité s'impose comme préalable à toute tentative pour faire, aujourd'hui, le point sur notre propre situation.

  • Bien que contemporaines - les dates d'exercice intellectuel de leur maître respectif, Husserl et Freud, sont à peu près identiques - la phénoménologie et la psychanalyse ne se sont guère rencontrées. Il y a certes quelques ponts éphémères, quelques velléités sans lendemain mais tout se passe comme si elles s'ignoraient, se " tournaient le dos ". Pourquoi en est-il ainsi - et d'abord en est-il vraiment ainsi ?

  • Autrefois, les nuages craquaient comme des sacs (Anaximandre). On poétisait sur le soleil (Héraclite), on moralisait les vents et les courants (Epicure, Sénèque). On confondait tout: comètes, étoiles filantes, tremblements de terre... Et les météores étaient en nous, autant qu'hors de nous. Mais - triomphe du mécanisme - on découvrit bientôt la fabrique de l'arc-en-ciel (Descartes), l'équilibre des pressions (Torricelli, Pascal), la pompe à vide, et avec eux les instruments classiques (baromètre. thermomètre, hygromètre, anémomètre...). Alors on classe, on tabule, on multiplie les relevés (Borda, Lavoisier). Encore un peu et l'on préviendra les tempêtes (Le Verrier), on pourra choisir les traversées (Maury). Et voici les premières théories de la circulation de l'atmosphère, l'explication des cyclones et des anticyclones. La Terre, de l'équateur aux pôles: immense machine thermodynamique. Enfin viendra l'informatique et ses programmes. La prévision, mais aussi ses limites, l'« effet papillon » (Lorenz). Eternuez, dix mille morts. Vous êtes pris d'un léger doute ? D'un vertige ? Ce livre, qui retrace une histoire millénaire et riche en images (de l'âme du monde à l'hypothèse Gaïa), montre que la météorologie, merveilleuse interdiscipline, devrait concerner tout le monde : le spécialiste des sciences humaines comme l'homme politique ... Le familier du ciel comme l'ami de la cité. Il rappelle également que c'est un grand thème que l'idée d'une science du changement, sur lequel les savants ont beaucoup écrit, les poètes beaucoup rêvé... Enfin, il invite le philosophe à s'aérer. Ne serait-ce que pour mieux comprendre notre actuelle atmosphère informationnelle.

  • Entre la perfection humaine, que Descartes définissait comme l'aptitude de ne point faillir dont nous jouissons tous naturellement, et le perfectionnement indéfini de l'humanité dont Condorcet fit le vecteur de l'histoire universelle, surgit quelque chose d'étrange que Rousseau nomma la perfectibilité, presque illimitée, de l'individu comme de l'espèce.
    C'est à ce mot que s'attache le présent recueil, moins pour faire l'histoire d'un concept ou d'une idée que pour comprendre les devenirs aléatoires d'un signifiant, emporté par des polémiques inattendues et réinvesti dans des conjonctures imprévisibles. Pourquoi déclara-t-on l'homme perfectible et en quels multiples sens le réaffirma-t-on ainsi ou, au contraire, s'y refusa-t-on ? Voilà ce qu'il n'est peut-être pas tout à fait inutile de se demander à l'heure où l'on s'effraie moins de concevoir l'espèce comme indéfiniment progressive que l'individu comme reproductible à l'identique.

  • Comment enseigner aujourd'hui, et, que doit-on enseigner, une fois qu'on a compris le bouleversement radical des esprits et des nerfs, des systèmes de perception et des expériences du monde que les nouveaux médias font subir à l'homme "industriel" ?Dans un premier volume (La Bonne École, l. Penser l'École dans la civilisation industrielle, Champ Vallon, 2000), les auteurs expliquaient pourquoi ils enracinaient le malaise actuel de l'École dans le retard anthropologique et institutionnel de l'enseignement en général par rapport au réel industriel et à ses structures matérielles, techniques et humaines de production. Ce second volume porte donc tout naturellement sur les structures d'enseignement de ce nouveau réel et de ses principes (formes, méthodes, nouveaux outils comme l'ordinateur, organisation des études) et sur les contenus de savoir (en particulier sur la manière dont les savoirs à instruire sont peu à peu extraits du réel industriel en acte : quels champs, quels registres, quels modèles). Le principe, c'est, et ce doit être : le savoir au centre - ce qu'avait réalisé, pour sa part, l'École de la civilisation agricole (celle de Jules Ferry). En vertu du principe d'analogie, ce volume fait donc le point sur les formes pérennes à conserver (celles, justement, que l'École d'aujourd'hui a cru bon de mettre en péril, au détriment de l'élémentaire du savoir et du bon sens) et sur les transformations historiques à opérer dans les esprits et l'institution tout entière. L'École est l'instrument d'optique privilégié de l'homme industriel sur la réalité sans cesse inédite de son expérience, elle est donc le premier milieu social qui rend possible une vraie compréhension et une vraie maîtrise de cette réalité.Philippe Choulet enseigne la philosophie en Lettres Supérieures2e année (Ulm) au Lycée Fustel de Coulanges (Strasbourg) et enClasses Préparatoires HEC au Lycée Kléber (Strasbourg).Philippe Rivière est fondateur et directeur de l'École d'arts graphiques Émile Cohl à Lyon.

  • La musique, en tout cas la classique - nous ne le cachons pas -, est morte. Tout comme l'art - en tout cas l'art classique - est mort. Mais il y a plusieurs manières de mourir pour l'art - et donc pour la musique. L'une est de se voir progressivement substituer son propre négatif autodérisoire, dont la fonction (ludico-critique) est alors d'exhiber ce que nous ne voulons ni voir ni entendre. L'autre est de mourir à la mode hégélienne, celle qui consiste à se conserver tout en se dépassant, c'est-à-dire à se «sublimer».
    Toutefois, une exception se fait jour. À côté des dérélictions faciles et de la sublimation diffuse et partout répandue qui fait de l'art d'aujourd'hui un «art à l'état gazeux», il est encore permis de trouver dans la musique, si l'on peut ainsi s'exprimer, un noyau solide : les oeuvres majeures du xxe siècle - celles qui relèvent du «nouvel esprit musical» - pointent en direction d'une théorie axiomatique des espaces sonores, dont les chercheurs explorent des modèles possibles. L'existence de cette musique «nouménale» nous a semblé pouvoir inspirer une nouvelle philosophie.
    Car, si l'art (classique) est mort, la philosophie (traditionnelle) ne peut pas vivre encore bien longtemps, sinon de cette vie de mort-vivant qui est celle de l'art (classique). Nous lui avons cherché un avenir plus heureux, qui la fît échapper à la pétrification muséale comme à la dégénérescence communicationnelle.
    Mais dans une époque où, pour parler le langage du xixe siècle, la participation de l'activité de l'individu à l'«oeuvre totale de l'esprit» s'est désormais réduite à rien ou presque, nous ne pouvons guère nous bercer d'illusions. La philosophie, aujourd'hui délocalisée (à l'image des entreprises multinationales et des produits esthétisés qu'elles fabriquent), est probablement déjà, elle aussi, à l'état gazeux. Nous avons tenté, très modestement, de refroidir si peu que ce soit cette transparente vapeur, d'amorcer, si possible, une légère recondensation.

  • Eutopiques ? Entre l'utopie du sans lieu et l'atopie d'un non-lieu, nous décelons l'eutopie des lieux dits et communs, lieux de fécondation dans lesquels s'éprouvent les sentiments de valoir quelque chose. Chaque homme a connu, de bon ou mauvais gré, une augmentation et s'est élevé, aux travers d'objets, de mots, de pensées, de gestes, de situations, d'êtres qui tous l'ont transformé. L'eutopie confère à l'humanité une existence, l'énergie de créer, le courage de continuer, la vertu d'achever, tout ce qui institue un orgueil d'acteur de sa propre autorité.. Une humanité que nous verrons au cours de notre voyage en Eutopie, chaussée, rasée, joueuse, érectile, maisonnée, secrète, écolière...

  • Alors que la connaissance du monde physique qui nous entoure a considérablement progressé depuis Copernic et Galilée, nous savons bien peu de choses sur notre esprit, sa nature et son fonctionnement. Nous ne savons pas encore très clairement en quoi consiste une croyance par exemple, comment nous apprenons ou encore en quoi consiste la plupart des maladies mentales. Ce livre est une introduction particulièrement intéressante aux questions de philosophie de l'esprit. Après avoir évoqué les différentes conceptions philosophiques, dualisme, matérialisme, fonctionnalisme, l'auteur rappelle les perspectives ouvertes en ce domaine à la fois par les neurosciences, l'informatique et l'intelligence artificielle.

  • Malgré l'accroissement massif de nos connaissances, y compris dans les domaines de la sécurité et de la fiabilité des systèmes, nous continuons de vivre aujourd'hui dans un monde changeant, qui connaît le risque, la menace et l'aléa - l'intensification des communications, mais aussi celle du «bruit». Au surplus, la complexité des sociétés technologiques avancées, le phénomène économique de la dernière «mondialisation», la situation internationale issue de la fin de la guerre froide et ses nombreux effets «pervers» (décomposition des blocs, multiplication des États, guerres périphériques...) nous amènent à devoir affronter désormais de façon assez régulière le surgissement de l'irrégulier, autrement dit, le phénomène des crises. Cet ouvrage, qui en analyse différentes formes (mutations métaphysiques, crises psychologiques, sociales, économiques, stratégiques, défaillances technologiques ou ruptures scientifiques), essaie aussi d'en construire des modèles, à la fois qualitatifs et quantitatifs. Il tente de relever ce nouveau défi posé à la rationalité, et qui la pousse à ses limites, sinon au paradoxe: repérer des «signaux faibles», prévoir l'imprévisible, gérer l'ingérable, maîtriser le chaos: en bref, construire - si c'est possible - une véritable «logique des crises».

  • Depuis plusieurs années maintenant, la notion de réseau connaît la faveur du grand publie et des médias: on veut voir des réseaux partout, on veut mettre des réseaux partout. Au-delà de la mode, des utopies, des rêves, il y a à cela plusieurs raisons valables. De l'atome aux galaxies, en passant par le territoire, l'entreprise ou la culture, la réticulation s'est emparée des lieux et des êtres, tissant sans cesse de nouvelles extensions (Internet, téléphonie cellulaire...). Hier encore, les mots et les choses se distribuaient dans des tableaux, des arbres. Le damier des champs reflétait le catalogue des substances. Un ordre immuable semblait partout régner, dans la nature comme dans la société, au sol ou dans les nomenclatures. On voyageait peu. Le roi, sa cour restaient à Versailles, le peuple en ses provinces, le philosophe dans son poêle. Le développement industriel et celui des communications ont changé la face de la Terre. À la maille agricole, à l'organisation centralisée des villes et des villages s'est progressivement substitué un ensemble organique de liaisons denses, à la fois matérielles (routières, ferrées, fluviales...) et immatérielles (lumineuses, hertziennes... ) qui nous rendent proche l'"amour du lointain". À l'homme enfin devenu ce qu'il est, c'est-à-dire un "réseau pensant", il restait à "penser les réseaux". Ce livre - et les travaux des chercheurs d'horizons différents qui le constituent - entendent servir un tel projet.

  • Le paysage industriel n'est pas le fruit de la nécessité. L'État intervient dès 1806 pour protéger la capitale des nuisances - olfactives et visuelles - générées par l'artisanat et la toute nouvelle industrie. Généralisée à tout l'Empire en 1810, l'enquête préalable à toute nouvelle implantation, dite commodo et incommodo, est le premier manifeste du développement durable, entre l'économique, le social et le politique. Le décret du 15 octobre 1810 gère ainsi la géographie des manufactures parisiennes: les plus dangereuses sont chassées du centre et vont essarter les faubourgs, alors que les quartiers aisés et les communes résidentielles se protègent en refusant les nouvelles implantations, donnant ainsi naissance au paysage « typique » de la première couronne francilienne
    Appliqué avec fermeté au début, surtout dans la capitale, le décret réduit notablement la pollution des fabriques en contenant les émanations, en élevant les cheminées et en enterrant les eaux usées. Puis, devant la volonté de faire de la France la première puissance industrielle d'Europe, il s'efface devant les grands établissements pour ne s'appliquer qu'aux petits métiers.
    Dès la deuxième moitié du XIXe siècle, la croissance industrielle déborde les « fortifs » et se déploie sur la banlieue, surtout au nord-est et au sud-est. Celle-ci intègre les basses couches sociales rejetées par l'haussmannisation vers les usines délétères. Dans les banlieues toujours plus ouvrières, plus sombres, la pollution échappe au contrôle de l'administration. Les bidonvilles s'étalent dans les creux du tissu industriel. L'espace est saturé, le paroxysme atteint dans l'entre-deux-guerres. Le paysage séculaire ne se transforme qu'à partir des années 60, grâce à la politique de décentralisation et de déconcentration industrielle.

    Spécialiste de l'environnement urbain, André Guillerme est professeur d'histoire des techniques au Conservatoire national des arts et métiers (Cnam). Gérard Jigaudon et Anne-Cécile Lefort sont chercheurs au Centre d'Histoire des Techniques (CDHT), laboratoire associé au Canm et à l'EHESS.

  • La ville est ici abordée du point de vue de deux acteurs qui ont joué un rôle fondamental dans les transformations du milieu urbain, dans le passage de la ville de l'Ancien Régime à la ville hausmannienne ou haussmannisée: le médecin et l'ingénieur, l'ouvrage mettant en avant la cohérence et surtout les limites de leurs approches respectives, traduites par les dysfonctionnements connus par le milieu, principalement celui de la ville de Paris. Pour ce faire, un point de vue original est adopté, celui du sol et du sous-sol urbain, par opposition à l'air et à l'eau qui sont considérés depuis plus d'un siècle comme les principaux vecteurs de l'environnement et de la salubrité.

  • Les sourds, au XVIIIe siècle, menaient une vie semblable à celle des entendants-parlants de leur condition : petits métiers, à Paris, soins aux animaux et travaux des champs, en province. La langue des signes qu'ils utilisaient ne semblait pas un obstacle insurmontable. Les érudits et les savants des Lumières, voulant sortir les " muets " des " ténèbres " et les faire bénéficier des bienfaits de la civilisation, favorisèrent l'institution des sourds.

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