ENS Éditions

  • Le deuxième livre de Jean Tardieu contient le premier, le sixième reprend des poèmes du troisième, le septième inclut le sixième, des textes du quatrième se retrouvent dans le onzième. Il convient de se méfier des sous-titres : « proses » apposé à La part de l'ombre annonce bien ce qu'il contient, mais les « poèmes » de L'accent grave et l'accent aigu peuvent être d'assez longs textes en prose ; à distinguer des « poèmes traduits des arts », textes sur la peinture, eux-mêmes différents des « poèmes à voir », sorte de calligrammes, et des « poèmes à jouer » qui sont des pièces de théâtre. Au reste, les frontières génériques sont perméables. Dans la fabrication de ses livres, Jean Tardieu est inlassablement inventeur de formes nouvelles et mystificateur. Inadvertance ? Malice ? Volonté surtout de ne pas emprisonner dans un provisoire parti pris éditorial la polyphonie d'« une voix sans personne ». Écrites par de nombreux spécialistes de l'oeuvre, mais aussi par des hommes et femmes de théâtre, les contributions réunies dans cet ouvrage se proposent d'interroger cette diversité des voix dans les livres de Jean Tardieu. On y trouve des informations, des témoignages, des réflexions, des essais. Il est ainsi, à l'image de l'auteur dont il traite, à plusieurs voix, et offre de multiples chemins dans cet univers foisonnant.

  • La musique sans paroles peut-elle faire sens ? Qu'exprime-t-elle ? Peut-on signifier sans représenter ? Avec les oeuvres symphoniques de Mozart, Haydn, Beethoven et, plus largement, avec l'apparition de la musique instrumentale autonome, c'est la manière de concevoir la signification qui est bouleversée à la fin du XVIIIe siècle : le langage verbal n'a plus le monopole de la pensée. Les débats se multiplient et l'on assiste avec eux, entre le début et la fin du XIXe siècle, à l'affirmation de « styles » musicaux, en France, en Angleterre et en Allemagne. Touchant à la conception même du langage, ces questions vont se poser pour l'ensemble des productions symboliques : poésie et peinture doivent alors apprendre comment exister sans représenter. À l'orée du XXe siècle, les oeuvres de Freud ou de Saussure autant que celles de Stravinsky ou de Schoenberg, de Mallarmé ou de Van Gogh sont l'héritage de cette période intellectuelle foisonnante. Resituer les familles de pensée, comprendre comment elles s'influencent, c'est ce que propose cet ouvrage, nous offrant ainsi des clés originales pour mieux apprécier les oeuvres dans leur singularité et leur rapport au monde.

  • Comment écrire quand l'Histoire est finie ? Quand le Marché a gagné ? Quand on a tout abjuré ? Au début des années 1970, en pleine ferveur néo-avant-gardiste, Pasolini revêt les défroques longtemps délaissées du romancier, revenant à une forme d'écriture considérée alors comme réactionnaire. Inconscience ? Maladresse ? Provocation ? Et écrit Pétrole, roman magmatique et hétérogène, creuset difforme et bouillonnant, kaléidoscope flamboyant d'où jaillissent corps et contes, mères et massacres, saints et lucioles disparues. Entre paradis et enfers, le roman se disloque. Vire au document, magnifiquement brutalisé par d'incessantes digressions. Bascule dans l'onirisme et le fantastique, possédé par de puissantes visions. Se niche dans l'archaïsme structurel du mythe. Joue si loin le jeu des citations que vole en éclats la dérisoire figure de l'auteur. De quel étrange roman s'agit-il ? S'agit-il même encore d'un roman, sinon d'un roman radicalement désoeuvré ? Pétrole, ce texte essentiel du xxe siècle, ce chant barbare et ironique, cet adieu inéluctable à la poésie, forme question ouverte sur les fondements mêmes de la littérature et de notre postmodernité.

  • Un livre peut-il faire mal ? Plongé dans un texte littéraire, le lecteur fait parfois l'expérience de sensations tactiles, douloureuses, musculaires, viscérales. C'est la « lecture empathique ». Mais comment expliquer ce passage du sens au sensori-moteur ? Neuropsychologie, phénoménologie, études culturelles, théories de la fiction et de la littérature sont ici convoquées pour répondre à cette question intrigante, au fil d'un parcours révélant les oeuvres de quatre auteurs qui ont marqué la littérature américaine des années 1990 et 2000 (Dennis Cooper, James Frey, Chuck Palahniuk et Mark Z. Danielewski). En mettant l'accent sur l'expérience de la littérature plutôt que sur son interprétation, le modèle développé dans cet ouvrage permet de repenser la question de la valeur artistique en termes de puissance sensorielle et d'immersion, dessinant le projet d'une lecture plus corporelle, d'une lecture empathique. Illustration de couverture : autoportrait de David Nebreda © David Nebreda - 2004 - Éditions Léo Scheer

  • Au moment où on s'interroge sur le sort des langues dans une perspective de mondialisation, il est important de réfléchir aux conditions d'existence des littératures de langue française, à leurs interrelations, mais aussi à leur manière de coexister avec des littératures mieux établies et plus anciennes, comme la littérature française. Les littératures francophones ont en commun d'être de jeunes littératures et leurs écrivains, placés dans des situations de « contacts de culture », de se situer « à la croisée des langues ». La notion de palimpseste y prend une importance particulière, renvoyant à la place de ces littératures sur l'échiquier mondial et aux modèles dont dispose l'écrivain pour rendre compte de sa situation. Dans quelle mesure l'hybridité à laquelle doivent faire face les écrivains francophones donne-t-elle lieu à des « poétiques forcées », selon l'expression de Glissant, ou à l'invention de nouvelles formes du dire littéraire ? Quelles esthétiques sont ainsi mises en jeu ? À partir d'exemples tirés des littératures québécoise, belge, antillaise et africaine, cet ouvrage examine les formes et les enjeux du pastiche, de la parodie et de la réécriture dans des textes emblématiques de la scène littéraire contemporaine, qu'ils contribuent à éclairer. Couverture : Romare Bearden, Conjur Woman (1964, photomontage, 37x28,5 cm) © ADAGP, Paris 2013

  • Qu'une oeuvre transpose ou transforme les données empiriques, qu'elle les déplace ou les occulte, qu'elle les excède ou les transfigure, elle vaut d'être étudiée en relation avec ses conditions concrètes de possibilité. Les romans de Claude Simon sont abordés ici à la lumière de l'histoire littéraire, de l'histoire culturelle et de la sociologie de la littérature, qui renouvellent l'approche d'un auteur majeur, Prix Nobel de littérature en 1985. Les choix d'écriture ou les ajustements spontanés de l'écrivain font sens par rapport au système des contraintes et des motivations où ils s'opèrent, en l'occurrence l'ensemble des possibles esthétiques et éthiques du contexte littéraire, artistique, intellectuel et politique de la seconde moitié du xxe siècle.

  • Le terme « orientalisme », tel qu'il est entendu dans le monde anglophone, a connu un retournement de sens assez paradoxal, puisqu'après avoir désigné la science de tous ceux qui tentaient de connaître l'Orient à travers ses langues et ses textes anciens (linguistes, traducteurs, géographes ou historiens), il en est peu à peu venu à désigner la perception générale de l'Orient par l'Occident, perception fatalement teintée par les fantasmes projetés sur un Autre méconnu, comme l'ont amplement montré les études postcoloniales. Le but de cet ouvrage est de proposer un nouvel examen de ce trop net clivage entre connaissance et rêve, et de tenter de cerner dans quelle mesure et dans quels domaines la démarche scientifique a pu entrer en consonance, ou à l'inverse en dissonance, avec le « rêve d'Orient ». On découvre ici que rêve d'ailleurs et connaissance de l'autre ne sont pas nécessairement antithétiques, et peuvent se joindre ou se croiser en complexes jeux de miroirs. L'ouvrage a privilégié une approche pluridisciplinaire : les analyses textuelles (récits de voyage, traductions ou réécritures des contes orientaux, rapports diplomatiques ou écrits de la tradition orientaliste) y côtoient les études fondées sur l'histoire de l'art ou sur l'histoire des idées, pour esquisser un large panorama de ces échanges ambigus entre Orient et Occident.

  • La traduction dite « littéraire » est l'espace d'un double travail, celui des langues sur les littératures, celui des littératures sur les langues. À l'âge de la mondialisation, et d'une emprise économique et technique sans précédent, la tentative indéfiniment recommencée entre le texte original et ses multiples transferts ne peut plus se penser dans l'improbable périmètre de son objet. Force née de l'hybridité de son faire, traduire-écrire est un geste qui a le pouvoir, d'après Victor Hugo dans William Shakespeare, de jeter « un pont entre les peuples » et de servir de « passage des idées ». Ses enjeux ne sont pas seulement formels mais également éthiques. En son instabilité créatrice, la traduction relie étroitement la production de la valeur (la qualité artistique des oeuvres) à la réinvention des valeurs dans l'espace collectif. Échange et métissage, cette activité de décentrement y déploie chaque fois une pensée spécifique de l'altérité et de la culture. La tâche du traducteur apparaît ainsi inséparablement poétique et politique. Illustration : M. C. E scher's « Drawing Hands » © 2014 The M. C. E scher Company- The Netherlands. Tous droits réservés. www.mcescher.com

  • Yes, you seem to have been anything but an iconophile in your enterprise which is piled as high with words on one side as with images on the other. Robert Morris, "Professional Rules" By investigating the prolific oeuvre of Robert Morris via the prism of writing, this collection of essays provides an incisive lens into the work of a central figure in the visual arts since the 1960s, associated in turn with minimalism, postminimalism, conceptualism, and land art. Morris has often been labeled a theorist, although his writing mobilizes a wide variety of genres. He has espoused the style of art criticism, the verve of the polemic, as well as the forms of prose fiction and autobiography. But beyond his writerly craft, he has incorporated text into prints, sculptures, performances, installations, weaving a tight net between text and visual practice. This book brings together contributions from art historians, literary scholars, philosophers, filmmakers, and writers to shed light on an important yet overlooked aspect of Morris' work. Illustration : Robert Morris, Investigations: Could I also Represent Hope in this Way? Hardly. And What about Belief?, 1990. Graphite on vellum, 18 × 18 inches (45.7 × 45.7 cm). Photo: Courtesy of Robert Morris and Sonnabend Gallery, New York. © 2010 Robert Morris/Artists Rights Society (ARS), New York.

  • Vers la fin du xvie siècle, lorsque la reine Élisabeth perçoit que la puissance de l'Angleterre devra nécessairement s'appuyer sur la maîtrise des mers, les Anglais prennent le large pour de nouveaux horizons. L'objectif principal de cet ouvrage collectif est d'étudier les modalités des premières rencontres dans les « zones de contact », lieux incertains où le même et l'autre sont jetés ensemble sur une scène à partager. Se dessine un espace intersubjectif non entièrement déterminé, où se mettent en place, s'inventent, s'ajustent, se négocient les modalités, linguistiques et pragmatiques, cognitives et herméneutiques, d'une expérience de l'Autre. On a voulu analyser en même temps dans quelle mesure l'identité anglaise, individuelle et collective, s'était nourrie de ces mises en contexte, tout en se construisant dans des récits particuliers. De la violence impérialiste au descriptif ethnographique, de la nostalgie de la transparence originelle à la revendication joyeuse de l'hybridation ou à la méditation métatextuelle, de Drake à Chatwin, combien d'utopies et de mirages, combien de scénarios fantasmatiques, combien de mises en scène de soi, pour satisfaire toujours à nouveau le désir de voir l'invu et de dire l'inouï ?

  • Première monographie consacrée à cet écrivain américain particulièrement novateur, Ceci n'est pas une tragédie présente l'ensemble de son oeuvre, de 1956 à 2007. David Markson renouvelle la forme romanesque pour dire quelque chose de notre époque, de la fragmentation de sa culture, de son questionnement, de ses triomphes et de ses échecs. Depuis son roman parodique du Far West et les romans policiers des années 1960, ou encore ses expériences avec l'écriture sous contrainte dans les années 1970, jusqu'aux récits les plus récents, dont La Maîtresse de Wittgenstein et Arrêter d'écrire, Markson joue avec la forme romanesque, qu'il parodie, fragmente et redéfinit. Proche de la monodie de la tragédie grecque, mais sans la cohérence d'un cosmos balisé, sa voix narrative dresse un pacte autobiographique particulier, dépassant l'individu, dans le monde incertain d'après la Shoah. Entre l'hyper-roman à la manière d'Italo Calvino et le murmure beckettien d'une voix proche du silence, Markson trouve une expression singulière, troublante, intime : celle de nos aspirations et de nos doutes.

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