Kime

  • Publié sous la direction de Gerty Dambury, Leïla Cukierman et Françoise Vergès, l'ouvrage Décolonisons les arts (2018) faisait un état des lieux et concluait sur des propositions. Dans ce numéro de Tumultes qui lui fait suite, Gerty Dambury et Françoise Vergès veulent donner voix à ces nouvelles émergences, en tenant compte de la multiplication de créations autonomes par des artistes racisé.e.s. Elles veulent aussi offrir une analyse critique de la capacité du néolibéralisme qui, tout en les trahissant, intègre des demandes de transformation dans le monde des arts et de la culture. Elles souhaitent dès lors croiser des niveaux d'écriture - essais, manifestes, interviews, propositions - qui reflètent le moment critique dans lequel nous vivons, de la nécessité de décoloniser les arts sans céder aux politiques de l'assimilation.

  • L'histoire du concept d'« afrocentricité » est au coeur d'un ensemble de circulations et de traductions qui replacent l'Atlantique Noir à l'intérieur de problématiques esthétiques, sociales, épistémiques, institutionnelles et politiques plus globales.
    Forgé dans le monde universitaire nord-américain, le concept afrocentricity (et non afrocentrism) est développé par Molefi Kete Asante dans le livre The Afrocentric Idea (1998). Il prolonge une histoire intellectuelle ouverte par les travaux sur l'Egypte pharaonique de Cheikh Anta Diop et de George G. M.
    James, et marquée par le rejet de ces productions à l'intérieur du monde universitaire institutionnel européen/occidental.
    Ce concept se déploie à l'intérieur d'une double démarche, critique et positive. Il s'agit, dans un premier temps, de questionner le statut des discours construits par un monde universitaire considéré comme eurocentré sur l'Afrique et plus spécifiquement sur une Afrique « dite noire ». Et de manière positive, de reconquérir et de déployer une agency africaine, au coeur de la production des savoirs. La critique radicale de l'eurocentrisme africaniste ouvre un espace pour étudier le passé classique africain et développer le champ des humanités africaines.
    L'enjeu de ce numéro de Tumultes n'est pas de s'inscrire dans le paradigme afrocentrique ni de le prolonger. Il sera d'analyser le déploiement et les retraductions d'un tel concept non seulement dans le champ scientifique (philosophie, historiographie) mais aussi dans celui des pratiques sociales (dans les Amériques, l'Europe et l'Afrique). Plusieurs orientations problématiques seront privilégiées :
    - interroger, en elles-mêmes, les circulations entre les théories universitaires afrocentriques et les pratiques sociales qui les investissent dans des contextes géographiques différents.
    - analyser la manière dont l'idée de contre-savoirs est théorisée au sein du paradigme afrocentrique - penser le lien entre savoir et soin dans le cadre de situations traumatiques liées aux contextes de l'esclavage, des colonisations et des violences produites par le discours de la « race ».

  • Ce nouveau numéro de Tumultes se positionne, comme le n°47 (Utopia Nova. La démocratie, radicalement), au carrefour de la démocratie et de l'utopie. Mais quel est donc ce carrefour ?
    Notre hypothèse est qu'il pourrait se nommer « radicalité ». A l'heure où la notion de « radicalisation » fait florès pour évoquer de manière euphémisée le phénomène djihadiste, c'est donc d'une autre radicalité qu'il est question ici, d'une radicalité résolument située du côté de l'émancipation. Mais parler de « radicalité démocratique » n'est que le début des problèmes : Faut-il entendre la radicalité au sens étymologique (aller à la racine) ou au sens politique (une critique déterminée) ? Pourquoi parler de démocratie radicale plutôt que de démocratie tout court ? Le terme « démocratie » a-t-il été à ce point galvaudé qu'il faille aujourd'hui y accoler un adjectif pour rappeler la dimension profondément intempestive de ce type de régime politique ? A quand remonte l'association entre démocratie et radicalité ? Qui l'utilise ? Et dans quelle perspective ? Tels sont les questionnements que l'on retrouve au fil des articles contenus dans ce numéro.

  • La théologie de la libération connaît aujourd'hui un véritable renouveau, elle se globalise et se déploie dans de multiples domaines, et à travers des horizons de croyance divers mais convergents.
    De nouveaux rapports du religieux au politique s'affirment, et vont à l'inverse de l'idée selon laquelle les religions constituent par essence un obstacle à l'émancipation. Ce sont quelques-unes de ces dissidences qui font l'objet de la nouvelle livraison de Tumultes. Y sont mises en évidence des courants de pensée, des luttes sociales ou politiques à visée émancipatrice, appartenant au passé ou bien tout à fait actuels, portés par des convictions religieuses ou articulées avec elles. On entend ainsi aborder la réflexion générale sur l'émancipation en reprenant le fil d'une tradition de pensée qui a été celle d'Ernst Bloch.

  • Ce numéro porte sur l'actualité de la société italienne et, plus particulièrement, sur les raisons structurelles ayant conduit, après les élections du 4 mars 2018, à la formation d'une coalition de gouvernement inédite, guidée par des partis traditionnellement dans l'opposition : la Ligue, parti nationaliste d'extrême droite, et le Mouvement 5 étoiles qui, sans véritable ancrage idéologique, prône la réappropriation de la démocratie par les citoyens. Montée planétaire des populismes, inertie de la tradition fasciste nationale, dégringolade de la gauche social-démocrate, incapacité de la gauche radicale - la plus puissante d'Europe dans les années 1970, avec près d'un tiers de l'électorat acquis au PCI - à se reconstruire à l'ère du néolibéralisme : ces explications sont souvent évoquées.
    Mais ce ne sont pas les seules. Des facteurs d'ordre socio-économique expliquent aussi le désenchantement massif suscité par les partis de centre-gauche et de centre-droit qui ont dominé la vie politique nationale depuis 1993 (la dite « seconde République »). Parmi ces facteurs, on compte : la précarité des jeunes et l'absence de perspectives d'avenir dans un pays où le chômage des 25-34 ans est de 17% et où les jeunes monopolisent les contrats précaires (3 millions) ; le gouffre croissant de la pauvreté absolue et relative, avec 20% de la population actuellement pauvre et 10% en risque de le devenir (soit un total de 6 millions de personnes) ; la hausse des inégalités sociales (les 10% des plus riches détenant 55% de la richesse nationale) et territoriales entre le Nord et le Mezzogiorno ; la banalisation d'un racisme visant les travailleurs immigrés, dans un contexte de crise migratoire européenne et de crise économique nationale. Des facteurs culturels peuvent aussi être invoqués, le principal d'entre eux restant la fracture historique et mémorielle entre le Nord et le Sud, qui explique, en grande partie, la carte électorale de 2018.

  • Tumultes propose une enquête en deux volumes sur la question de l'État dans le contexte de la globalisation économique, politique et culturelle. Le point de départ en est une alternative sommaire qu'on entend interroger. D'un côté, le domaine politique est réduit à la seule considération du rôle de l'État et de ses institutions, à l'exercice des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire. D'un autre côté, l'expérience politique ordinaire est celle des mouvements de contestation ou de résistance contre l'État et son appareil gouvernemental, comme si le politique relevait d'une logique totalement a-étatique d'émancipation. Partir de cette alternative revient à s'interroger sur ce que seraient les politiques d'émancipation si elles ne se référaient pas à l'État contre lequel elles entrent en lutte mais sur lequel elles prennent appui. Car aucune action contestatrice, y compris celle qui remet radicalement en cause le pouvoir ou le gouvernement, ne peut faire l'économie d'une interpellation de l'État, ce qui est aussi une manière d'en appeler à l'État contre le pouvoir ou contre le gouvernement, voire parfois contre tel ou tel aspect de la société.
    De quel État s'agit-il donc ? L'efficacité des institutions les plus fondamentales de la société repose sur la garantie apportée par la puissance publique : justice, police, santé, sécurité sociale, politique culturelle, éducative ou de recherche, collectivités territoriales, etc. Cette conception de l'État, qui fut élaborée en Europe et exportée dans le monde a aussi un revers indissociable : l'effritement de l'État-providence sous les coups de la globalisation économique entraîne le renforcement de l'appareil de contrôle et de domination. Et ce sont aussi les effets de l'exportation de cette ambivalence de l'État qu'il convient d'examiner, de façon à regarder l'État depuis son destin colonial et postcolonial.
    Trois aspects sont donc retenus pour cette première livraison, qui sera complétée d'une autre plus spécialement attachée à analyser la corruption de l'État :
    - L'élaboration philosophique du concept d'État à l'époque moderne - Le rapport constitutif de l'État à la colonialité et son devenir postcolonial

  • Référence centrale dans beaucoup de pays du monde, Edward Said reste mal lu et mal connu en France. Ce numéro de Tumultes entend donc combler une lacune. Il présentera les principaux aspects de la pensée de celui qui se présentait comme un disciple d'Adorno et qui comme ce dernier pensait ensemble politique et oeuvres de culture dans la perspective d'une critique radicale de la domination. Les articles porteront de préférence sur les aspects les moins connus en France de l'oeuvre d'Edward Said, notamment sur ceux de ses livres majeurs qui n'ont pas encore été traduits.

  • Il y a exactement un demi-millénaire paraissait à Louvain la première édition de l'Utopie : Libellus vere aureus, nec minus salutaris quam festivus de optimo rei publicae statu, deque nova insula Utopia. Peu d'ouvrages auront autant marqué l'histoire. On pourrait égrener l'interminable liste d'épigones de Thomas More qui, par des voies multiples, ont couché sur papier le récit d'un ailleurs. Mais il suffit, pour illustrer l'influence incommensurable de cet ouvrage, de relever que son titre - un néologisme inventé par More - est passé dans le lexique ordinaire de la plupart des langues humaines. L'Utopia du voyageur Raphaël Hythlodée est devenue l'utopie de tout un chacun. Elle s'est ancrée dans le langage, par définition partagé. Le nom propre est désormais nom commun. Comment le privilège d'un aventurier des mers est-il devenu un bien commun de l'humanité ? Comment l'utopie est-elle passée des mains de quelques privilégiés à celles de tous au point de devenir le ressort politique du démos ? L'égalité est la condition fondamentale de Utopia. De Thomas More, il nous faut retenir cette leçon si souvent négligée : sans égalité, pas d'utopie ! Ni de démocratie. Pourrait-on alors concevoir l'idée démocratique autrement que portée par l'esprit utopique ? Et pourrait-on imaginer démocratie radicale si ce n'est dans l'horizon utopique ouvert par cet esprit d'égalité ?
    Cette livraison de Tumultes explore les voies de cette démocratisation de l'utopie démocratique. Loin de postuler l'harmonie entre utopie et démocratie, elle s'engage plutôt dans une recherche sinueuse de leurs possibles rapprochements en restant lucide sur leurs éventuelles incompatibilités. En associant la démocratie radicale à l'utopie, il ne s'agit pas de prouver que l'une contiendrait déjà l'autre dans son concept pour « découvrir » entre elles gouvernance et de juridisme auto-légitimé qui prétendent épurer le champ social de ses conflits et de ses poches d'altérité. Contre les diverses formes de domination, d'oppression et d'exploitation, utopie et démocratie radicale veillent de concert à laisser apparaître et s'exprimer les populations déterritorialisées, minoritaires, marginalisées et alternatives - ces bandes parcourant d'autres contrées du possible. Toutes deux puisent ainsi leurs lieux et expériences propres aux marges du pouvoir, dans des communautés qui ne s'intègrent pas à la société normalisée ni ne se soumettent aux codifications hégémoniques, dans des univers de sens reconfigurant le pensable, le dicible et le faisable. Pour autant, leurs procédés, leurs espoirs et leurs paysages ne doivent pas dissimuler leurs différences.
    Une heureuse continuité. Il s'agit plutôt d'explorer les intersections et les tensions qui traversent deux séries d'expérimentations, de pratiques et d'idées politiques et sociales.
    Toutes deux se démarquent clairement des logiques de paisible consensus, de bonne

  • Ce volume présente divers aspects de la démarche décoloniale telle qu'elle s'affirme aujourd'hui. Il s'agit d'entendre des voix diverses, venues de régions du monde dominées et réduites croyait-on au silence, mais aussi de sujets naguère encore colonisés et subalternisés, et de mettre en lumière l'émergence d'autres pensées et d'autres esthétiques. En bref ce numéro entend apporter un éclairage sur le déclin de l'hégémonie épistémique du Nord global. L'approche de ce numéro est résolument plurielle, tant au niveau des appartenances disciplinaires des auteurs, qu'au niveau des expériences convoquées et des références théoriques, à l'exception de Frantz Fanon, sans doute le premier à avoir formé ce projet intellectuel et politique.

  • Ce numéro de Tumultes qui réunit philosophes, anthropologues, poètes, sociologues, politistes et théoriciens de la littérature, prend la forme du sujet qu'il s'est donné : pour penser les mouvements de ces acteurs nouveaux que l'on nomme « migrants », il se présente comme un recueil de langues distinctes, étrangères les unes aux autres et porteuses de divers mouvements. Les articles réunis nous font passer de l'étude de phénomènes locaux (un camp de Beyrouth, deux communes françaises hospitalières, des initiatives de solidarité à Bruxelles...) à une réflexion à l'échelle du monde, à la fois dans ce qui en constitue la crise et ce qui peut poser les bases de sa réinvention ; ils nous font passer de l'examen de possibles xenopolis (les villes de et pour l'étranger) à l'imagination d'un monde pluriel qui se compose à partir des actes d'hospitalité et de la reconnaissance des exilés comme acteurs d'un commun nouveau. Ces acteurs, plus que porteurs d'une crise qui accable nos États-nations, sont surtout perçus ici comme vecteurs positifs d'une critique nécessaire à porter à l'incapacité de l'échelle statonationale, non pour « gérer la crise migratoire » mais pour composer, avec ces sujets en mouvement, une politique véritablement adaptée aux enjeux et données nouvelles de notre temps. Les différentes contributions donnent au recueil une dynamique faite d'au moins deux mouvements. Le premier, critique et négatif s'attache à relever les torts dans l'usage de la violence policière en guise de « politique migratoire » ou les détournements et dénis de droits produits par une nouvelle gouvernementalité biopolitique transnationale. Le second s'efforce au contraire d'inverser le regard, de partir des expériences, de relever les incroyables ressources repérables depuis les traumatismes et les épreuves pour mettre en avant les expériences concrètes de recomposition des mondes depuis les migrations et les exils, depuis les frontières et les « jungles », depuis les rencontres et les opportunités. Hospitalité et xénopolitique sont les concepts clés qui permettent d'apprécier l'immense créativité politique alternative qui se fait jour ici.

  • Pourquoi le poète, le romancier, le philosophe, sont-ils si attentifs aux représentations, au travail proprement formel qui structure et dynamise les luttes politiques ? Comment l'exilé, le colonisé déconstruisent-ils théoriquement et pratiquement les pouvoirs qui les écartent ou les marginalisent ? Par quels mécanismes les rapports de domination se dédoublent-ils et se redoublent-ils eux-mêmes à l'intérieur des groupes dominés, ainsi les rapports entre les hommes et les femmes ? Ces questions sont au coeur de ce numéro 37 de la revue Tumultes, qui reprend les actes du colloque dédié à Sonia Dayan-Herzbrun, professeure émérite de sociologie à l'UFR de Sciences sociales, directrice du Centre de Sociologie des Pratiques et des Représentations Politiques depuis sa fondation en 1991 jusqu'en 2008.

  • Le postmodernisme, comme tous les concepts dont l'opérativité croise les sphères intellectuelle et critique, mais aussi l'usage populaire et la pratique, n'est pas facile à saisir. Il n'y a pas, de plus, de consensus sur ce qu'il représente. Un inventaire de ses significations plurales, ainsi que de l'énorme arsenal de documents qui l'ont diffusé, suffirait à le démontrer, embrassant pratiquement toutes les disciplines, de la sociologie à la zoologie, de la théorie littéraire et l'art à la physique, de la musique à la religion, de la philosophie à l'architecture. Il semble que le terme renvoie à toute une série de discours, postures et actions qui nous conduisent à penser le monde, au-delà des perspectives qui le modèlent, comme postmoderne. Cependant, la conception du postmodernisme n'a pas été définitivement élaborée, et ne peut l'être, étant données son incertitude et son ambiguïté structurelles, comme le pensait Marshal Berman - une fois vu (et vécu), pour pervertir la formulation de Rauschenberg sur l'oeuvre d'art, le postmodernisme est in-fini. Comme l'art, tout peut n'être que fondamentalement répétition.

  • Distinctes mais corrélées : la dégénération interne des régimes, selon une séquence empruntée au vivant ; et l'altération de la puissance publique sous l'effet d'un détournement de ses missions d'intérêt général. Machiavel et Rousseau ont fixé les deux pôles autour desquels se produit la corruption de l'Etat : corruption des moeurs corrélative d'une confiscation de l'Etat à des fins de domination personnelle, gentilice ou oligarchique, pour le premier ; corruption de la volonté générale par des intérêts particuliers, pour le second. Dans les deux cas, la corruption procède de l'appropriation de l'Etat par des intérêts économiques et de la puissance publique par des pouvoirs privés.
    Aussi anciennes que l'Etat lui-même, les pratiques corrompues et corruptrices des pays démocratiques y compris au coeur de l'Europe se sont cependant renforcées sous l'effet d'une économie de l'offre globalisée. Les captations privatives de la puissance publique se sont consolidées dans un certain nombre d'autres pays livrés au libre jeu des narcotrafic, de l'exploitation des ressources pétrolières ou minières, halieutiques ou mobilières, agricoles ou forestières, etc, que ce soit sur les continents américain, asiatique ou africain. Et il suffit de prêter attention aux « affaires » en France comme en Italie ou à la puissance du lobbying aux USA pour constater que la corruption accompagne la libéralisation.
    Traditionnellement représenté comme corrompu par l'argent, l'« État corrompu » est devenu une forme hybride où le mafieux gouverne le politique et où le politique se reproduit, se maintient et se renforce en régulant l'économique sur un mode mafieux. Il convient donc de prendre la mesure des dégâts que la corruption impose à l'État : dysfonctionnements administratifs privant la majorité de la population d'un accès aux services ; nouvelle imbrication entre patrimonialisation et « tribalisation » des États ; formes inédites de violence envers la population nationale, les migrants et les réfugiés ; incapacité à assurer les missions régaliennes ;
    Articulation croissante entre armées nationales, mercenariat et groupes armés para-étatiques.
    Mais il convient aussi de prendre la mesure d'une dégénérescence de l'Etat sous l'effet d'une corruption généralisée par la toute-puissance de réseaux mafieux qui se sont développés sous couvert de la matrice idéologique néolibérale.
    L'État corrompu en vient ainsi à désigner au moins deux choses : une dégénérescence de l'État « occidental » où l'intérêt privé et la « déraison bureaucratique » parasitent la mission première du service public ; l'émergence, dans des contextes post-coloniaux, de nouvelles formes d'État ou d'« institutionnalité », dont les pathologies résonnent avec la corruption de l'État « chez nous ».
    La globalisation néolibérale revêt un rôle central dans les deux dynamiques, elle entraîne l'imposition planétaire d'un modèle de gouvernement qui, en déliant l'État du cadre démocratique, en fait le monopole des polices et des lobbies économiques, et en réalité des mafias.

  • À un moment où l'Europe connaît une montée de l'extrême droite et des revendications identitaires, que le terrorisme bouleverse mondialement les esprits et les vies, que les guerres au Moyen-Orient sévissent depuis plus de 10 ans et que les réfugiés traversent les pires épreuves de l'exil, ce numéro de Tumultes propose de relire Simone Weil (1909-1943) à l'aune de nos inquiétudes sociales et politiques. D'inspiration platonicienne et pourtant matérialiste, intellectuelle et ouvrière, mystique et politique, cette femme à la vie fascinante et tragique laisse derrière elle une oeuvre complexe qui, au premier abord, peut paraître hétéroclite, voire contradictoire. Pourtant l'on remarque, des Réflexions sur les causes de la liberté et de l'oppression sociale (1934) jusqu'à L'enracinement (1943), une volonté constante de maintenir un contact réel avec le monde en vue d'en diminuer le malheur.
    Il faut, pour Simone Weil, comprendre les effets de la force et de la domination sur les différentes dimensions de l'organisation sociale et psychique, tout en cherchant les voies par lesquelles on peut répondre aux différentes formes de répression. En ce sens, le maintien de la pensée, en tant que résistance intérieure visant à perdurer dans la lucidité malgré le malheur, est une manière de contrebalancer la violence et les aléas du politique.
    Ceux et celles qui souffrent le plus sont souvent ignorés socialement. Le malheur rend muet, inaudible, invisible. Attentive à la conjoncture du réel, aux événements, aux jeux de pouvoir et aux effets mécaniques des forces qui transforment les hommes et les femmes en « choses », Weil évite tout espoir creux, ou imaginaire. Son réalisme politique ne l'empêche néanmoins pas d'y conjuguer son aspiration vers le Bien et l'éternel. Car le malheur, fait-elle remarquer, est une déchéance sociale et transforme toutes les sphères de la vie humaine. La réponse au malheur est politique ; mais ne saurait être cantonnée à la sphère traditionnelle du politique. Aussi, Simone Weil nous invite-t-elle à réfléchir ensemble les défis et les conditions propres à une vie pleinement humaine : la pensée et l'action ;
    L'esthétique et l'éthique ; l'art et la science, la morale et la nécessité, le politique et le religieux ; le langage et la lecture ; la personne et le collectif; le singulier et l'universel ; le temporel et l'éternel ; la force et la grâce.
    Les textes constituant ce numéro soulignent plusieurs problématiques propres à la pensée weilienne.
    Alors qu'aujourd'hui certains prônent un retour à la tradition européenne « authentique », Weil lisait dans cette tradition un amalgame de sources extérieures à l'Europe qui ont façonné cette identité : le grand tort de l'identité européenne moderne est de se considérer comme un tout hermétique, alors que ses racines lui sont externes. Cette livraison de Tumultes explore ces tensions : marges de l'identité et de l'exclusion, du travail, du besoin de liberté et d'obéissance, du rapport à l'esthétique comme décentrement de l'ego. La réflexion de Simone Weil est mise en dialogue avec des auteurs aux sensibilités analogues (Hannah Arendt, Flora Tristan, Albert Camus, Jean-Louis Chrétien, Étienne de la Boétie). Profondément affectée par la question coloniale, par les effets de la guerre et par la montée des extrêmes, Weil aura cherché sa vie durant une mesure humaine dans un siècle démesuré, attentive aux contradictions du politique qui donnent sa dimension tragique à l'existence. En dernier lieu, au regard de L'enracinement, est abordé le rapport entre politique et religieux, entre contrat social et inspiration chrétienne.
    Dans la diversité des thématiques soulevées, le lecteur découvrira une démarche tout à fait weilienne :
    Réfléchir une multiplicité d'éléments qui se révèlent interconnectés et composent la réalité sociale et politique. Complexité et harmonie de la pensée weilienne, le projet de ce numéro de Tumultes est de suivre les traces de la philosophe autour de quatre axes qui lui étaient chers : la pensée, le travail et la liberté, l'existence et, finalement, les jeux du politique.

empty