Albin Michel

  • Père de la « négritude », concept qu'il a créé dans les années 30 avec Senghor, Aimé Césaire fait aujourd'hui figure de patriarche (il a 92 ans) des lettres francophones. Recueils de poésie, pièces de théâtre, essais innombrables, son oeuvre demeure toujours d'une grande actualité. Dans ces entretiens, Césaire évoque sa jeunesse, son arrivée à Paris, son entrée à l'École Normale Supérieure, sa rencontre avec Senghor, son engagement politique. À partir de 1945, date de son élection à la mairie de Fort-de-France puis à la députation, il mène une double carrière : homme politique et écrivain. Les questions du colonialisme, de la place des Antillais dans leur propre pays, de la culture africaine sont abordées avec humour et détachement ; c'est la voix d'un homme immense qu'il nous est donné d'entendre, dans sa force et sa modestie.

  • Penseur engagé dans la vie politique américaine depuis le combat pour les droits civiques, Michael Walzer est une figure marquante de la gauche intellectuelle aux États-Unis. Convaincu que le débat philosophique n'est utile que s'il est adossé aux pratiques concrètes et à la moralité des sociétés, il développe une critique sociale aux antipodes de la philosophie désincarnée, qui ne répond ni aux préoccupations quotidiennes des gens ordinaires ni au sentiment d'injustice des perdants de la globalisation. Il est inutile, selon lui, de vouloir écrire une théorie de la justice : c'est à « penser la justice » en fonction du contexte donné (politique, économique, religieux, etc.) qu'il faut s'employer.
    Grâce à la science d'Astrid von Busekist, nous entrons dans une oeuvre édifiante qui défend une morale politique « commune », enracinée dans des traditions culturelles particulières, mais capable de dialoguer par-delà les frontières. Face à l'urgence de l'engagement et de l'extrême attention à porter aux inégalités et aux injustices, elle définit le rôle que peut - et que doit - jouer le critique social ou le philosophe dans la cité moderne.

  • C'est dans la conjoncture de l'après Deuxième Guerre mondiale et de la conférence de Bandung (1955) qu'émerge le paradigme postcolonial, courant d'idées qui accompagne l'entrée sur la scène internationale des pays décolonisés dits du « Tiers Monde ». Dans leurs critiques de la domination occidentale, le ou les postcolonialisme(s) ont mis en avant la traite esclavagiste transatlantique et la colonisation. Progressivement, une théorie plus radicale s'est imposée : la « pensée décoloniale », qui fait remonter à la découverte des Amériques, en 1492, la mise en oeuvre d'une nouvelle formule de domina¬tion sociale et d'exploitation économique, désormais indexée sur la notion de race.À partir de leurs itinéraires respectifs, le philosophe Souleymane Bachir Diagne et l'anthropologue Jean-Loup Amselle dialoguent sur des questions cruciales qui engagent les rapports entre l'Afrique et l'Occident : l'universalisme, les spécificités culturelles et linguistiques africaines, le soufisme ouest-africain, le panafricanisme. Ces échanges reposent sur la conviction partagée que toutes les entreprises qui visent à établir une communication entre les différentes cultures humaines de notre planète sont salutaires, car elles permettront d'abattre les barrières réelles ou imaginaires qui fragmentent notre monde.

  • Dans ce recueil d'entretiens audacieux, Mohammed Arkoun évoque les débuts de son parcours intellectuel et personnel avant d'aborder avec intelligence et justesse des questions d'ordre scientifique, historiographique, épistémologique et politique. Influencé par une forte identité kabyle et un héritage philosophique en filiation directe avec des penseurs tels que Foucault ou Bourdieu, il se révèle un penseur engagé. Parfois iconoclaste, n'hésitant pas à remettre en question le discours actuel sur l'islam, il porte un regard éclairant sur les interrogations qui entourent une nécessaire déconstruction de l'islam aujourd'hui.
    Guidé par une parole que seule contraint l'exigence de vérité, le texte confronte personnages historiques et figures symboliques, parole de Dieu et parole de l'islam, et pose la question d'une ankylose des savoirs islamiques. Ces entretiens permettent ainsi de mieux rendre compte, sous la forme d'un texte accessible et vivant, des multiples facettes de la pensée de cet intellectuel qui se place en marge du discours modéré de nombreux musulmans.

  • Intellectuel à la renommée mondiale, francophone et francophile, Zeev Sternhell demeure pourtant à bien des égards un inconnu pour le public tant sa carrière a eu de nombreux cadres : la France, Israël, les États-Unis. Il appartient aussi à cette génération d'historiens du XXe siècle qui a éprouvé dans sa chair les horreurs de la Seconde Guerre mondiale. Ainsi rappelle-t-il volontiers que la ville de Przemysl, dans la Galicie polonaise où il est né en 1935, fut aux premières loges de l' « Opération Barbarossa ». On a su tardivement qu'il fut lui-même un enfant rescapé de la Shoah où beaucoup des siens ont péri. Les entretiens qui composent cet ouvrage retracent dans le détail cet itinéraire biographique exceptionnellement mouvementé.
    /> Homme d'archives et de lectures, polyglotte, Zeev Sternhell se veut résolument un historien des idées et entend avec énergie réhabiliter cette discipline tombée en France dans un discrédit qui l'étonne. Croire à la force motrice des idées (bonnes ou mauvaises), n'est-ce pas redonner tout son sens à ce que l'on appelle non seulement l'engagement, mais également la responsabilité des intellectuels ?
    Que ce soit par ses prises de position sur le conflit israélo-arabe, sur l'État juif, sur le néo-conservatisme américain ou sur le marxisme, Zeev Sternhell ne se soucie jamais des modes et conserve une attention aiguisée à l'actualité la plus brûlante. Une autre face de son travail - l'écriture d'éditoriaux et de tribunes dans la presse - le montre abondamment. Il était temps de revenir sur sa vie et son oeuvre, si singulières.

  • Yosef Hayim Yerushalmi a consacré l'essentiel de son travail à l'étude du judaïsme séfarade et des marranes, ces juifs convertis au catholicisme qui continuaient à pratiquer secrètement leur ancienne religion. S'il faisait des marranes sa spécialité, Yerushalmi se voulait pourtant « historien des juifs » à part entière : la dualité dans laquelle les conversos étaient contraints de vivre leur foi dans la péninsule Ibérique n'était pas, à le lire, sans rapport ni continuité avec la condition juive moderne, qu'elle pouvait éclairer. Selon lui, l'identité juive contemporaine n'est plus tant une question d'héritage qu'une question de choix.
    Dans ces entretiens avec sa disciple Sylvie Anne Goldberg, il revient sur sa vie, sur la tension entre la mémoire collective d'un peuple et l'analyse prosaïque des faits.

  • Depuis la disparition de Jacqueline de Romilly, Pierre Vidal-Naquet et Jean-Pierre Vernant, Florence Dupont est, avec Paul Veyne, la seule « antiquisante » d'envergure dont la notoriété (tant en France qu'à l'étranger) soit incontestée. Auteur d'une oeuvre très vaste (une quinzaine d'ouvrages en trente ans), toujours très remarquée, elle fait voler en éclats les idoles trop vite admises et ne cesse de porter un « regard éloigné », comme dit Lévi-Strauss, sur les auteurs anciens, non pour y trouver des réponses à nos questions d'aujourd'hui, mais plutôt des questions : comment les Anciens pensaient l'identité nationale, le théâtre, les rapports entre les sexes, la fête, le banquet, etc. ?
    Dans ce livre stimulant, Florence Dupont ne cesse d'arracher l'Antiquité aux mythes qui la fossilisent en en faisant le centre et l'origine de la civilisation occidentale. Convaincue que les « Humanités classiques » ne sont pas une discipline inutile, que l'on peut faire du grec et du latin un enseignement émancipateur, elle cherche un usage nouveau de l'Antiquité signifié par le terme d' « écarts ». L'anthropologie permet une déconstruction des illusions généalogiques comme des ressemblances illusoires entre l'Antiquité et la Modernité, y compris la post-modernité. À partir de quoi, d'une part nous pouvons réintroduire une historicité des catégories modernes, prétendument enracinées dans la culture grecque, comme la philosophie, ou dans la culture romaine, comme le droit naturel, et d'autre part dialoguer, dans cet écart, avec une Antiquité installée mais différente, offrant d'autres traditions, jusqu'ici occultées, utiles pour penser le présent. Cet usage de l'Antiquité pourrait s'intituler aussi « ce que fait l'Antiquité au monde contemporain ».

  • Enquête sur le parcours et les publications qui ont jalonné la carrière de l'historienne Annette Wieviorka, ce livre d'entretiens avec Séverine Nikel lui permet de faire à la fois le récit de son propre destin familial et de son engagement politique, et de retracer en même temps la genèse de son parcours d'historienne. Revenant notamment sur ses premiers travaux de recherche (liés à la transmission de la mémoire polonaise ou encore à la résistance juive communiste), elle explique comment elle est devenue, à partir de sa thèse Déportation et Génocide, une historienne de la mémoire de la Shoah, dont elle est la pionnière. Élève d'Annie Kriegel, Annette Wieviorka est aussi spécialiste du communisme et de son rapport avec l'identité juive.
    /> Au fil des entretiens se précisent les contours d'une méthode spécifique - le choix d'une histoire essentiellement orale -, et les questions qui en découlent : comment travailler avec des témoins vivants ? Comment l'historien, en tant que personne, réagit à la question du mal ? Avec l'examen approfondi de notions comme celle de témoin (Qu'est-ce qu'un témoin ? Quels types de témoignages ont existé et comment analyse-ton leur fiabilité ? Quel lieu de mémoire ? Auschwitz ?) ou celle de l'indicible, mais aussi dans le dialogue avec d'autres grandes figures d'historiens (Saul Friedländer, Christopher Browning.), ces entretiens dressent un panorama de l'historiographie de la mémoire du Génocide.

  • Quelle problématique plus susceptible de nous faire pénétrer dans tous les domaines de la vie sociale, économique, politique, culturelle, psychologique, religieuse que celle du pain ? La France n’est pas simplement « panivore », explique l’historien américain Steven Kaplan, elle est littéralement habitée par l’histoire de son pain. Dans ces entretiens, il revient sur cette passion fixe des Français qu’il a mise au centre de son oeuvre. Parce qu’on ne peut l’appréhender qu’au carrefour du matériel et du symbolique, qu’il fut à la fois raison de survie, promesse de salut, agent de sociabilité et marqueur de vulnérabilité pendant des siècles, scellant par là même le contrat social et dotant le pouvoir de sa légitimité, le pain appelait une immense enquête, à laquelle Steven Kaplan s’est attelé depuis quarante ans.Soucieux de faire de l’histoire « totale », l’historien s’est même mis à fréquenter les fournils et à pétrir la pâte. Partant, il est devenu un expert incontesté et sans aucun doute le plus grand historien du pain français dans le monde. C’est ce parcours complexe de « gaijin », d’universitaire américain travaillant sur un sujet bien français, qu’il retrace ici, avec la rigueur intellectuelle et l’humour qui le caractérisent.

  • Mettre en relation l'oeuvre et la vie d'André Green, appréhender le processus théorique chez lui comme le processus psychanalytique - en grande partie indépendant des intentions conscientes de son auteur : tel était l'objectif de ces entretiens. Au long de ce livre foisonnant, l'oeuvre se dessine ainsi en devenir, dans son évolution historique, éclairant au passage d'une lumière nouvelle de nombreuses notions telles que la vérité de l'affect ; la relation maître-élève ; la question des origines et du refoulement et celle de l'identité ; la psychiatrie et les neurosciences ; la psychanalyse appliquée ; la clinique des limites et les limites de l'analyse ; l'amour ; les philosophies libertaires ; le besoin d'illusion ; l'influence de Lacan...

  • Auteur réputé, tant pour son oeuvre considérable de sociologie politique (sociologie de l'État, étude sur l'imaginaire politique moderne, etc.) que sur l'histoire des Juifs de France (en particulier l'Affaire Dreyfus), Pierre Birnbaum est un acteur important du monde intellectuel français. Le livre commence par un rappel biographique : la double origine juive de Pierre Birnbaum et sa naissance à Lourdes, en 1940, alors que ses parents fuient les persécutions. Mis à l'abri dans les Pyrénées, il garde de cette époque une psychologie d'enfant caché. C'est ainsi qu'il interprète son souci d'affiliation à une collectivité, en l'occurrence son adhésion à l'État. Après Sciences Po, et quelques voyages (notamment à Cuba), il s'oriente vers la sociologie politique. Son intérêt pour la double question de la citoyenneté et du nationalisme, conjugué à celui pour l'État et les élites orientent ses recherches vers l'histoire du modèle français par rapport aux Juifs.

    Un livre très stimulant, rendu vivant par la complicité intellectuelle qui unit les trois auteurs. Les rappels biographiques montrent toute l'incarnation d'un chercheur. On suit le fil d'une carrière, le déploiement d'une pensée, on mesure l'importance des rencontres, notamment avec Raymond Aron, et des lectures qui ont nourri Pierre Birnbaum, on entre dans le détail des doctrines, qui sont mises à la portée du non-spécialiste. La sociologie politique de Pierre Birnbaum devient accessible et le lecteur apprend à chaque page.

  • D'une enfance marquée par la montée du fascisme à l'entrée en résistance, de la déportation à Mauthausen au cabinet du Ministre de l'Air Charles Tillon, la vie de Pierre Daix s'est engagée au coeur du monde communiste. Proche de certains dirigeants du PCF, au premier chef de Maurice Thorez, mais absent des rouages de l'appareil, Daix aura d'abord été un journaliste et un écrivain au service du Parti. Rédacteur en chef du quotidien Ce Soir, puis de l'hebdomadaire culturel Les Lettres françaises, Daix a été le plus proche collaborateur de Louis Aragon et d'Elsa Triolet. Une passion constante pour l'art moderne et contemporain l'a conduit à dresser, en compagnie de Picasso, le catalogue raisonné de son oeuvre. Auteur de nombreux romans, de biographies de peintres et d'essais sur la peinture, Daix sera passé du monde de l'engagement communiste à celui de la critique d'art et de littérature. Mais cette traversée est aussi marquée par les combats en faveur du Printemps de Prague et pour la défense de Soljenitsyne, au sein même de la culture communiste. Témoin de ce que le XXe siècle aura porté de tragédies dans le domaine politique et de lumières dans celui de la création, Pierre Daix a choisi une voie dont il retrace avec émotion les tours et les détours.

  • Réfléchir sur les métamorphoses d'un objet : telle a été l'incessante ambition d'Henri-Jean Martin, dont les travaux ont profondément renouvelé l'histoire du livre et de l'édition, en même temps qu'il menait une carrière de directeur de grande bibliothèque à Lyon.
    À la croisée des trois mondes de la recherche, de l'enseignement et de l'action publique, son activité a fait de lui un observateur engagé de la place qu'occupe le livre dans la société des hommes, de la manière dont celle-ci peut modeler et apprivoiser cet objet, des effets culturels, symboliques et politiques que celui-ci peut produire en retour. Plus que sur les étapes d'une carrière, ces entretiens sont l'occasion de revenir sur les déplacements successifs d'une pensée, les modes et les raisons de ses renouvellements : en un mot, sur le développement d'une réflexion d'historien qui, en s'interrogeant sur ce qui fait d'un livre un livre et sur la part d'étrangeté ou d'obscurité que dissimule son apparente familiarité, éclaire aussi les enjeux du présent et les défis du futur proche, où les technologies numériques et l'Internet remodèlent déjà en profondeur le pouvoir des livres comme les pratiques de l'écriture et de la lecture.

    Henri-Jean Martin a été professeur à l'Ecole des chartes et directeur d'études à l'EPHE. Il est notamment l'auteur de L'Apparition du livre (avec L. Febvre, Albin Michel, 1958) et d'une Histoire de l'édition française (avec R. Charrier, 1989-1991). Jean-Marc Châtelain est conservateur en chef à la Réserve des livres rares de la Bibliothèque nationale de France. Christian Jacob est directeur de recherche au CNRS.

  • Il est des livres dont on sort changé.
    C'est le cas de tous les ouvrages de Pierre Hadot, qu'ils traitent de Marc Aurèle ou de Plotin, du stoïcisme ou de la mystique : avec une érudition toujours limpide, ils montrent que, pour les anciens, la philosophie n'est pas construction de système, mais choix de vie, expérience vécue visant à produire un " effet de formation ", bref un exercice sur le chemin de la sagesse. Dans ces entretiens, nous découvrons un savant admirable, dont l'oeuvre a nourri de très nombreux penseurs, mais aussi un homme secret, pudique, sobre dans ses jugements, parfois ironique, jamais sentencieux.
    En suivant Pierre Hadot, nous comprenons comment lire et interpréter la sagesse antique, en quoi les philosophies des Anciens, et la pensée de Marc Aurèle en particulier, peuvent nous aider à mieux vivre. Et si " philosopher, c'est apprendre à mourir ", il faut aussi apprendre à " vivre dans le moment présent, vivre comme si l'on voyait le monde pour la dernière fois, mais aussi pour la première fois ".

  • Que l'on évoque le temps des Croisades, les grandes heure de l'Empire ottoman et son démembrement au XXe siècle, l'éveil du nationalisme arabe ou l'émergence du projet sioniste, on est chaque fois confronté, avec les " questions d'Orient ", à une histoire complexe où le religieux imprègne le politique.
    Dans ce livre à trois voix, les auteurs, ardents partisans de la paix au Moyen-Orient, s'interrogent sur le désarroi actuel du monde arabe en retraçant les grandes étapes du siècle écoulé : la naissance des États du Levant, la politique des mandats, les luttes d'indépendance, la création de l'État d'Israël, la succession des conflits israélo-arabes, la guerre au Liban, les guerres du Golfe, les Intifadas, le choc du 11 septembre et l'exacerbation du terrorisme.
    Compte tenu de sa double identité d'acteur et de témoin de ces multiples crises, Ghassan Tuéni enrichit ce débat de sa propre expérience et d'éléments historiques. Le grand espoir de " Renaissance arabe " n'a connu qu'un élan éphémère. L'incapacité des nouvelles nations à relever les défis de l'indépendance et à surmonter leurs archaïsmes, le jeu hégémonique des grandes puissances, jalouses de leurs routes impériales et de leurs ressources pétrolières, ainsi que la radicalisation constante de la politique expansionniste israélienne vont conduire l'arabisme et la cause palestinienne d'impasses en échecs et favoriser tous les intégrismes.

  • Philosophe longtemps secret ou méconnu, Marcel Conche est aujourd'hui l'un des rares qui soit lu en dehors de l'Université et par un public de plus en plus vaste. Il a trop lu Montaigne pour croire aux systèmes, trop fréquenté les Grecs pour être dupe de notre époque. Il ne présuppose rien, hormis l'universel, ne croit à rien, hormis à la vérité qu'il cherche. Marcel Conche fut le maître bienveillant, mais exigeant d'André Comte-Sponville. Ce livre de conversation, cette " correspondance " offre une porte d'entrée ou plusieurs dans la pensée d'un des rares philosophes de ce temps ; il nous fait aussi découvrir un homme. Les deux complices ont procédé par écrit pour avoir le temps de la réflexion, et sans plan préconçu, pour garder le plaisir de la surprise, renouant ainsi avec un aspect essentiel à la philosophie : le dialogue.

  • « Cécile Ladjali : Quelle pourrait être, de nos jours, la fonction du professeur ? George Steiner : Un certain martyre. Sans aucun doute, il y a des difficultés, des souffrances, des collapses. En Angleterre, il y a une grande vague de suicides chez les enseignants : ce n'est pas une blague. Mais c'était déjà le cas du chahut à mon époque et dans le grand roman de Louis Guilloux, Le Sang noir, le chahut qui tue. J'ai toujours dit à mes élèves : On ne négocie pas ses passions. Les choses que je vais essayer de vous présenter, je les aime plus que tout au monde. Je ne peux pas les justifier. [...] Si l'étudiant sent qu'on est un peu fou, qu'on est possédé par ce qu'on enseigne, c'est déjà le premier pas. Il ne va pas être d'accord, peut-être va-t-il se moquer, mais il écoutera. C'est ce moment miraculeux où le dialogue commence à s'établir avec une passion. Il ne faut jamais essayer de se justifier. » Ce dialogue entre Cécile Ladjali et George Steiner est l'occasion d'un échange réconfortant sur l'indispensable recours aux classiques, la pratique d'une pédagogie de l'exigence, le bonheur d'enseigner et de recevoir.

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