Albin Michel

  • Dans les années 1960-1970, l'État français encourage l'avortement et la contraception dans les départements d'outre-mer alors même qu'il les interdit et les criminalise en France métropolitaine.
    Comment expliquer de telles disparités ?
    Partant du cas emblématique de La Réunion où, en juin 1970, des milliers d'avortements et de stérilisations sans consentement pratiqués par des médecins blancs sont rendus publics, Françoise Vergès retrace la politique de gestion du ventre des femmes, stigmatisées en raison de la couleur de leur peau.
    Dès 1945, invoquant la « surpopulation » de ses anciennes colonies, l'État français prône le contrôle des naissances et l'organisation de l'émigration ; une politique qui le conduit à reconfigurer à plusieurs reprises l'espace de la République, provoquant un repli progressif sur l'Hexagone au détriment des outre-mer, où les abus se multiplient.
    Françoise Vergès s'interroge sur les causes et les conséquences de ces reconfigurations et sur la marginalisation de la question raciale et coloniale par les mouvements féministes actifs en métropole, en particulier le MLF. En s'appuyant sur les notions de genre, de race, de classe dans une ère postcoloniale, l'auteure entend faire la lumière sur l'histoire mutilée de ces femmes, héritée d'un système esclavagiste, colonialiste et capitaliste encore largement ignoré aujourd'hui.

  • Un des événements décisifs de l'histoire occidentale, et même mondiale, s'est produit le 29 octobre 312 dans l'immense empire romain : l'empereur Constantin se convertit au christianisme. Sans lui, le christianisme serait probablement resté une secte d'avant-garde, et cette date pose la borne-frontière entre l'Antiquité païenne et l'époque chrétienne. Désormais le christianisme était religion licite et l'égal du paganisme. Après avoir analysé le rapport des païens et des chrétiens à leur dieu (un païen était content de ses dieux s'il avait obtenu leur secours par ses prières et ses sacrifices, tandis qu'un chrétien faisait plutôt en sorte que son Dieu fût content de lui), Paul Veyne montre que Constantin ne cessera de répéter qu'il n'est que le serviteur du Christ qui l'a pris à son service et qui lui procure toujours la victoire. Il est le souverain personnellement chrétien d'un empire qui a intégré l'Église. Suit une étude passionnante du césaro-papisme. Le christianisme était la religion la plus éloignée qui fût d'une distinction entre Dieu et César, contrairement à ce qu'on entend répéter : tout le monde devait être chrétien, César en tête, lequel avait des devoirs envers cette religion qui formait un tout.
    Cette puissante et originale étude des débuts du christianisme se clôt sur une réflexion sur les " origines chrétiennes " de l'Europe. Pour Paul Veyne, il faut en finir avec le lieu commun selon lequel l'Europe devrait au christianisme d'avoir séparé politique et religion ; ce n'est pas le christianisme qui sous-tend l'Europe actuelle, c'est l'Europe actuelle qui inspire le christianisme ou certaines de ses versions. Par analogie ou, si l'on veut, par confusion entre l'égalité spirituelle et l'égalité temporelle, le vieux sol christianisé a été pour les Lumières un terrain mental qui n'était nullement destiné à leurs semences, mais qui, mieux que d'autres sols, pouvait les recevoir. Le christianisme a cessé depuis longtemps d'être les " racines " de l'Europe, mais, pour certaines valeurs, il reste un " terrain ", comme disent les médecins, un sol fertile.

  • Dans ses différentes fonctions (enseignement, édition, conseiller au Ministère de la Recherche, etc.), Heinz Wismann n'a cessé d'interroger les traditions intellectuelles qui, dans leurs différences et leurs contradictions, constituent la culture philosophique et scientifique contemporaine. D'où le titre de sa grande collection au Cerf, « Passages », en référence à Walter Benjamin, dans l'idée que la complexité du monde actuel n'est intelligible que par un décentrement rigoureux des disciplines et des traditions savantes et nationales.
    Depuis plus de trente ans, Heinz Wismann a joué en France un rôle décisif dans la vie culturelle et intellectuelle où il s'est attaché à transmettre et à reconstruire des traditions à l'époque oubliées : les présocratiques (Héraclite), l'idéalisme allemand (Cassirer, Benjamin).
    Au centre de toutes ses activités de passeur entre l'Allemagne et la France, le ressort de sa démarche est une analyse des mécanismes par lesquels une tradition se sédimente et tout à la fois innove ; la conception des rapports entre les langues en est le terrain d'exercice privilégié. L'intérêt de son parcours intellectuel est indissociable de sa fréquentation de tous les milieux français (culturels, savants, politiques), dont il donne un portrait intérieur, et européens (Bulgarie, Allemagne de l'Est, etc.), où il est extrêmement connu.
    D'Homère à Nietszche, de Platon à Kant, de la philologie à la musique, de la langue au texte, c'est ce tissage de la pensée qu'Heinz Wismann évoque avec un savoir et un talent exceptionnels.

  • Que signifie être juif et qu'est-ce qu'un antisémite ? Pourquoi faut-il que, périodiquement, l'énigme attachée à l'identité des fondateurs du premier monothéisme soit l'objet de telles passions ? Retour à la question juive, donc.
    Pour bien distinguer, d'abord, l'antijudaïsme médiéval (persécuteur) de l'antijudaïsme des Lumières (émancipateur) quand d'aucuns, aujourd'hui, prétendent identifier le second au premier : tous antisémites, affirment-ils, de Voltaire à Hitler. Pour passer ensuite en revue les grandes étapes de la constitution de l'antisémitisme en Europe. Puis, pour assister, entre Vienne et Paris, à la naissance de l'idée sioniste - et à sa réception dans les pays arabes et au sein de la diaspora.
    Une idée, trois légitimités. " Juif universel " contre " Juif de territoire ", tel est désormais le couple autour duquel s'organise le débat, auquel Freud et Jung apportent une contribution décisive. Le voici bientôt relancé après la création de l'Etat d'Israël (1948) et le procès Eichmann (1961), tandis que gagne souterrainement l'idée que le génocide serait pure invention des Juifs. Et pour finir, ceci : comment expliquer la multiplication, depuis dix ans, des procès intellectuels et littéraires en antisémitisme ?

  • « Il semblerait qu'à peu d'exceptions près le désir de toucher le fond même du réel pousse Bacon, d'une manière ou d'une autre, jusqu'aux limites du tolérable et que, lorsqu'il s'attaque à un thème apparemment anodin (cas de beaucoup le plus fréquent, surtout dans les oeuvres récentes), il faille que le paroxysme soit introduit du moins par la facture, comme si l'acte de peindre procédait nécessairement d'une sorte d'exacerbation, donnée ou non dans ce qui est pris pour base, et comme si, la réalité de la vie ne pouvant être saisie que sous une forme criante, criante de vérité comme on dit, ce cri devait être, s'il n'est pas issu de la chose même, celui de l'artiste possédé par la rage de saisir. »
    Michel Leiris

  • Membre de l'Académie de langue arabe du Caire, professeur honoraire au Collège de France, sociologue et orientaliste, Jacques Berque, parfois dénommé « le passeur entre les deux rives », a donné à l'Institut du monde arabe des conférences où, après la publication de son Essai de traduction du Coran, il présentait à un large public le livre fondateur de l'Islam. Relire le Coran reprend ces conférences en éclairant plus particulièrement la structure qui organise le Coran sous une apparente incohérence, le rapport à l'absolu et au temps, l'appel à la raison en manière de loi et enfin la nature de la langue et sa relation aux parlers arabes réels.

    Le message conjugue la transmission de l'absolu et le traitement de données conjoncturelles : ainsi les valeurs permanentes qu'il édicte s'inscriront-elles dans le temps des hommes. À l'heure où certains prônent l'extension d'une « sharî'a » figée, ou seulement déduite, Jacques Berque souligne l'appel du texte à la raison, ses ouvertures à l'innovation. Enfin, la langue, qualifiée traditionnellement d'inimitable, illustre la transfiguration de parlers arabes réels en un système linguistique aux propriétés singulières.

  • Pourquoi et en quoi l'esclavage colonial nous concerne-t-il ?
    Choisissant de ne pas revenir sur les débats entre mémoire ou histoire, repentance ou reconnaissance, sujets de nombreux livres, Françoise Vergès montre qu'on ne peut comprendre certains aspects du monde actuel sans appréhender à quel point la traite négrière et l'esclavage l'ont façonné. Il ne s'agit pas de défendre un déterminisme historique, mais d'explorer les ombres portées et les traces du système esclavagiste moderne.
    Ce que l'auteur appelle ici « esclave » est une figure avec une longue histoire et des formes diverses, mais ayant comme constante la perte de toute maîtrise sur le fruit de son travail et la vulnérabilité devant un maître. Ce qu'elle défend, c'est une réintroduction de cette figure dans le champ des sciences sociales et du politique.
    Elle suggère que « libérer » l'esclavage du carcan du discours moraliste ou économiste, du récit linéaire du progrès (de l'esclave au libre), de la théorie du contrat ou du marxisme orthodoxe (de l'esclave au prolétaire), permet d'étudier les politiques et les économies de prédation non comme des traces de l'arriération, mais comme des formes régulièrement réinventées, qui cohabitent avec les discours humanitaires et une économie du primat de la finance. Et conclut sur la nécessité de penser autrement les rapports de force afin d'aboutir à une société sans prédation.

  • Montrer les principaux gestes qui sont au principe d'une oeuvre majeure, restituer le contexte intellectuel au sein duquel elle s'est construite, expliciter ses dimensions anthropologiques et philosophiques : tels sont les objectifs de Louis Pinto, dont le travail, en cela bien différent d'une simple exégèse, intègre les enseignements que propose cette oeuvre.
    La théorie élaborée par Pierre Bourdieu, loin d'être objectiviste ou scientiste, implique la réflexivité au coeur même d'une pratique scientifique qui met en question le privilège de l'observateur. Elle nous offre les moyens intellectuels de transformer le regard que nous portons sur le monde social ainsi que sur nous-mêmes. En ce sens, elle peut être considérée comme une socioanalyse nous permettant de comprendre des choses à la fois personnelles et générales, les jeux que nous jouons, les intérêts que nous y investissons et les résistances que nous opposons à la reconnaissance de tout ce qui était jusqu'alors voué à la méconnaissance.
    S'il est vrai que l'ordre social repose sur des croyances profondément enfouies autant que sur des structures objectives, la sociologie enferme nécessairement une vision politique du monde social. Elle nous apprend à associer l'esprit d'utopie à la connaissance réaliste de cet ordre.

  • " Soulages aime se trouver absolument seul et dans une pièce en ordre, comme s'il faisait une peinture pour la première fois. Aussi, lorsque l'on pénètre dans un atelier de Soulages, est-on toujours frappé par le grand vide d'un espace où rien ne traîne. Toutes ses peintures sont cachées, sauf (et encore cela est exceptionnel) celle à laquelle il s'attaque. Jamais il n'étale ses peintures terminées, comme la plupart des artistes, mais les range hors de la vue.

    Homme de toutes les curiosités, homme de l'outil, Soulages s'est attaché à créer des objets porteurs d'émotions esthétiques, que ce soient de ces objets peints que l'on appelle des tableaux, ou de ces objets gravés que l'on appelle des estampes, ou des planches de ces gravures devenues bas-reliefs de bronze, ou de ces objets tissés que l'on appelle des tapisseries, ou de ces objets qui captent et émettent la lumière que l'on appelle des vitraux. Tous ces objets (il préfère dire : ces " choses ") sont la composante d'une oeuvre unique, dont l'ampleur paraît de plus en plus évidente. " Michel Ragon

  • Un essai sur l'avenir du livre à l'heure des tablettes électroniques qui n'a ni le ton ni l'emphase nostalgique des amoureux exclusifs du papier. Le constat pourtant peut sembler alarmiste : le livre papier fait partie d'un « écosystème » et son rôle dans l'écosystème n'est pas assuré, et donc remplaçable, par le livre électronique.
    Parce que les réponses (technologiques) sont aujourd'hui plus nombreuses que les demandes (sociales), les nouveaux formats n'ont pas ouvert de nouveaux horizons - émancipateurs - de lecture, ainsi qu'on aurait pu s'y attendre. Au contraire, ils ont volé la lecture, confisqué la possibilité même de lire et menacent la production intellectuelle en devenant de simples instruments de consommation culturelle.
    L'idée-force de cet ouvrage qui se situe à la croisée de différents champs d'étude (sociologie, philosophie, neurosciences, psychologie cognitive) est que le livre papier a un format cognitif parfait et que rien pour l'instant ne vient le concurrencer. Peut-on vraiment naviguer dans un livre ? Que lit-on sur tablette ? Qu'est-ce que lire un essai et en quoi cette lecture diffère-t-elle de celle d'un manuel ou de recettes de cuisine ? L'accès à l'information est-il déjà connaissance, l'intelligence est-elle seulement une compétence ?

  • Que se cache-t-il aujourd'hui derrière l'expression « bons sentiments », résolument péjorative et dépréciative, reflet d'un état d'esprit contemporain qui semble refuser toute place aux émotions et à la sensibilité ?

    Il est de bon ton, aujourd'hui, de parler à tout propos et pour s'en moquer de « bons sentiments ». Mériam Korichi s'interroge sur les raisons de ce rejet dans le monde des médias, des intellectuels, des historiens, des artistes, notamment.
    Afin de retracer et de cerner l'origine de ce sens négatif, elle entreprend un voyage dans l'histoire de la langue commune et philosophique : comment en est-on venu à donner à ces mots un sens contraire à ce que, littéralement, ils sembleraient vouloir dire.
    Le dénigrement systématique des bons sentiments par l'usage courant - aujourd'hui la chose du monde la mieux partagée, de l'homme de la rue à l'Académicien, en passant par l'homme politique et le philosophe - sonne comme une contradiction, un paradoxe que cette enquête stimulante se propose d'examiner, en redonnant sa juste place à la sentimentalité.

  • Il faut modifier radicalement notre façon de parler des animaux et reconnaître l'évidence de la condition animale, ne plus penser uniquement par rapport à l'être humain ou par rapport à la nature.
    Pour cela, l'auteur propose un parcours critique à travers les philosophies qui ont pensé l'animal.
    Fl. Burgat montre comment l'existentialisme (Sartre et Levinas notamment), plus encore peut-être que la philosophie classique, a liquidé et interdit la question de l'animal. Elle explicite ces positions en développant le thème de l'organisme, non plus en tant que machine mais organisation, et démontre que le sens biologique est autre chose que l'ensemble des parties d'un animal, et qu'il fonde cette conscience animale dans l'angoisse dont les animaux sont atteints.
    Elle questionne la condition animale, et s'interroge sur la subjectivité des animaux, mettant en évidence leur pensée, leur résistance, avant d'attaquer les traitements inhumains et indifférents qui leur sont souvent réservés, dont elle dénonce l'idéologie sous-jacente. Enfin, avec l'évidence de la pratique de l'art chez les animaux, l'auteur propose une réflexion sur le symbolique et sur la capacité à symboliser, montrant, pour conclure, que les animaux sont « sujets d'une vie ».
    Une invitation à dépasser le cadre de la compassion pour fonder notre changement d'attitude sur la base d'une phénoménologie de l'existence animale, ce qui a des conséquences également sur notre façon d'appréhender la vie humaine.

  • La théorie de l'attachement montre l'influence des relations de la personne, de la naissance à l'adolescence, sur son évolution ultérieure. Ces relations laissent une empreinte visible, la vie durant, sur sa perception d'elle-même, des autres et du monde qui l'entoure.

    L'attachement exerce son influence à long terme et sur tous les domaines de la vie, sociale, relationnelle, psychique, physique, par l'intermédiaire d'un conditionnement des mécanismes émotionnels, variables selon les individus et le type de relations qu'ils ont connues pendant leur prime jeunesse. Cet attachement est un instinct qui préside au développement de la personnalité, par l'intermédiaire du câblage du cerveau.

    Cet ouvrage, paru en anglais sous le titre A Secure Base, rassemble huit conférences données dans les années 80 par John Bowlby. Il y présente les principaux axes de sa théorie et ses applications pratiques. Il offre à la fois des conseils sur l'art d'être parent, comme sur celui d'être thérapeute, tout en précisant son inscription dans la lignée des premiers travaux de Freud. Car contrairement à ce que lui reprochent certains, la théorie de l'attachement reste ancrée dans la psychanalyse.

  • Un essai très personnel sur le problème de l'identité de l'Europe, appréhendée dans la question des origines. Est-il si différent d'aborder le passé à l'échelle européenne plutôt qu'à l'échelle nationale, régionale ou locale ? L'unité européenne est placée sous le signe de l'ambiguïté (diversité et ambivalence de ses frontières au cours de l'histoire) qui se résume pour J.-F. Schaub par le fait qu'au cours du siècle passé, la barbarie du crime absolu fut indissociable des progrès de la science, de la culture et de l'organisation sociale.
    L'Europe est " fille du désastre " : la brutalité et la déshumanisation de la Grande Guerre ont fini par se retourner vers un ennemi intérieur, trouvant son expression la plus radicale dans l'antisémitisme - une histoire de l'Europe ne peut commencer que par l'histoire de la Shoah.
    Schaub opère ensuite une remontée dans l'Europe d'avant l'Europe : comment les sociétés européennes de la fin de l'Antiquité et du Moyen Age se sont révélées les unes aux autres, comment à la Renaissance les grandes ruptures de la modernité ont suscité l'expression d'une réalité européenne, comment, entre absolutisme et révolutions, se sont façonnées les institutions, comment l'idée ou le désir de mouvement serait, depuis 300 ans, le trait même du développement des sociétés européennes, enfin quelle est la place du fait chrétien dans l'identité de l'Europe d'aujourd'hui.
    Face aux doutes, face à la perte des repères, JFS en appelle aux historiens pour qu'ils cessent d'écrire une histoire cautionnant " l'idée qu'il existe des nations et des histoires anciennes, des nations et des histoires récentes : l'histoire doit conserver sa dimension critique, et la tâche de l'historien repose sur des choix qui peuvent être remis en question ".

  • Dans un paysage éditorial peuplé de sommes historiques et de témoignages personnels, dans une commémoration à la fois prévisible et imprévisible, ce livre, court mais complet, offre éclairages et réponses aux questions qui se posent un siècle après les faits. Peut-on qualifier de génocide un événement antérieur à la création du mot ? Peut-on le comparer à la Shoah ? Faut-il pénaliser sa négation ? Les politiques ont-ils le droit de se prononcer sur ces questions ? Quel sens y a-t-il à le reconnaître cent ans après la perpétration des faits ? Pourquoi les gouvernements turcs successifs persistent-ils à le refuser ? Et quelle est la position de la société turque face à la bataille entre son gouvernement et les Arméniens, devant l'opinion mondiale ? Faudra-t-il attendre encore 100 ans ou y a-t-il aujourd'hui une solution ?
    Cet essai se confronte à tous ces débats. Il les rend accessibles et vivants en les replaçant dans deux histoires singulières et passionnelles, celle des Arméniens et celle des Turcs. Il suit les premiers dans le chemin séculaire de leur quête de justice et de réintégration de leur malheur dans la mémoire universelle. Il accompagne les seconds dans le travail difficile mais impressionnant qu'ils ont entrepris depuis une décennie pour se réapproprier un passé tragique et coupable. Il dévoile les surprises, les personnalités, les hasards, les occasions trouvées ou manquées qui ont séparé ces histoires, avant de leur donner une chance de se rencontrer. Il n'esquive aucune difficulté, mais il propose des solutions et la perspective d'un avenir partagé, tel qu'on peut espérer qu'il se dessine à la fin de cette année de commémoration.

  • Outre son exceptionnelle connaissance de la philosophie antique, Pierre Hadot est aussi grand spécialiste de la philosophie allemande moderne ainsi que de Goethe.
    Dans ce court essai, il réfléchit à l'idéalisation de la Grèce dans la philosophie et la culture allemandes, notamment dans les oeuvres de Schilling, Hölderlin, Winckelmann et Goethe. L'homme antique et païen y est un homme heureux, sain, vivant dans le présent, dont la figure sereine s'oppose à celle maladive et chrétienne des Romantiques. C'est le propre de l'homme antique de se réjouir spontanément, inconsciemment de sa propre existence, sans passer, comme le font les Modernes, par le détour de la réflexion et du langage. Voilà ce qui, aux yeux de Goethe, définit le mieux la santé antique, résultat d'un exercice spirituel que les philosophes de l'Antiquité pratiquaient et qu'il a connu par ses lectures de Cicéron, Sénèque, Plutarque, Epictète et Marc Aurèle.
    Pour Goethe, la valeur du présent et de l'instant se fonde finalement, conclut P. Hadot, sur la reconnaissance de la valeur infinie de l'existence et sur le consentement à l'être et au monde.

  • L'Église a peiné à avoir des Pères, quand il lui a suffi d'une seconde d'Annonciation pour avoir une Mère : six siècles de paternité, et à peine commencée que déjà partagée entre Orient et Occident !
    Le (saint) esprit de contradiction qui a régi l'économie de son engendrement et fait de la Vierge la fille de son fils, et de notre Mère l'Église la fille de ses Pères a inspiré à son tours les premiers efforts de christianisation de la pensée. Pour retracer les conditions paradoxales de cette genèse, cet essai propose quelques portraits des Pères de leur Mère » en tâchant de montrer comment des obsessions individuelles ont pu être érigées en normes universelles : l'impatience (Tertullien), la dépression (Grégoire de Nazianze), la traduction ou la minceur (Jérôme), mais aussi l'économie (Cyrille d'Alexandrie), le salut (Grégoire de Nysse) et l'antisémitisme (Chrysotome), ou encore la castration (Origène), la fornication et l'adultère (Augustin).
    En relisant les écrits des Pères de l'Église, Pierre-Emmanuel Dauzat tente de retrouver les contradictions de la pensée chrétienne naissante. Dire de Dieu une chose et son contraire, c'est encore dire Dieu, et la mauvaise foi des Pères est encore la foi.
    Pierre-Emmanuel Dauzat a notamment publié Le suicide du Christ 1998, Le Nihilisme chrétien, 2001, et édité le Biathanatos de John Donne, 2001.

  • Organisé en avril 2011 au Musée d'Art et d'Histoire du judaïsme, cette rencontre internationale a réuni les meilleurs historiens des idées et du judaïsme autour de l'oeuvre de Yosef Hayim Yerushalmi. Tous ont été en contact avec lui et reviennent sur le dialogue qu'il a su instaurer entre l'histoire juive et les autres champs du savoir (histoire de l'ancienne Egypte, psychanalyse, histoire/mémoire, etc.).

  • Dans cet essai brillant qui se présente comme une promenade en compagnie d'un guide éclairé, Jean Levi aborde de grandes questions comme la relation maître-disciple, la transmission, la traduction ou encore la philosophie comme mode d'expression littéraire, tout en présentant d'importantes figures chinoises et leur pensée. Recourant à des exemples concrets, des dialogues allégoriques, ironiques, aporétiques, il fait vivre la pensée chinoise en l'incarnant. Des Entretiens de Confucius aux grands auteurs de stratégie et d'art de la guerre et de la politique, Sunzi et Hanfei, en passant par le poète anarchiste Xikong, Jean Levi cherche à combler le fossé entre les philosophies occidentales et orientales par une réflexion sur le langage et la dialectique, mais sans sombrer dans un comparatisme absurde et en évitant des rapprochements qui ne seraient que poudre aux yeux. L'auteur n'isole jamais les figures de leur contexte historique, mais sait replacer les faits dans l'histoire de la Chine, à laquelle il ne réduit cependant pas les pensées. La tradition romanesque n'est pas oubliée et, avec le Roman des Trois Royaumes, il s'interroge sur le cas d'un livre populaire entré dans le patrimoine littéraire. Un livre intelligemment polémique, qui se termine par une critique virulente de François Jullien, de sa méthode et du miroir déformant qu'il donne de la Chine, de la philosophie chinoise et du fossé entre Orient et Occident.

  • L'Islam, contrairement à l'image de repli doctrinal qu'il donne aujourd'hui, a connu de manière précoce l'apparition d'un esprit critique. Dès l'époque classique, divers penseurs de langue arabe, musulmans, chrétiens et juifs, se sont livrés à l'analyse interne du phénomène religieux.
    Dominique Urvoy, professeur d'islamologie à l'université de Toulouse-Le-Mirail, a voulu suivre les itinéraires de ces « Pascal » d'Orient souvent rejetés comme hérétiques ou impies par les milieux orthodoxes, et trop oubliés des historiens. Sans être les précurseurs des Lumières ou les ancêtres de la libre pensée, ils sont parvenus à établir les prémisses d'une véritable anthropologie de la croyance qui surprend par son caractère inédit. La fécondité de la pensée de al-Warrâq, celle de Ibn Ishâq ou encore celle de Ibn Kammûna et de l'ensemble des auteurs étudiés dans ce livre, un temps écrasée sous les coups de l'apologétique, dessine une image du monde arabe ouvert à la liberté de l'esprit et sensible aux questions face auxquelles l'intelligence depuis toujours achoppe.

  • Toute une dimension de la modernité s'est constituée en relisant et en transformant les philosophies antiques.
    Second volet d'une série de trois ouvrages (I. Le Stoïcisme, 1999 ; III. L'Epicurisme, à paraître), ce volume étudie le retour du scepticisme aux XVIe et XVIIe siècles. Les textes des anciens sceptiques, pyrrhoniens et académiciens, redécouverts par les humanistes, sont alors édités et traduits, leurs thèmes repris et critiqués par Montaigne, Descartes, Gassendi, Hobbes ou Spinoza. Mais la résurrection du scepticisme n'est pas une simple curiosité d'antiquaire : les doctrines classiques sont mises au services de nouvelles questions soulevées par les crises politiques et religieuses, et par la science moderne.
    Le doute sceptique met-il la foi en danger ou, au contraire, la sert-il en enseignant la faiblesses de la raison humaine et l'inanité des querelles dogmatiques ? Peut-il contribuer à l'essor de la nouvelle physique et du droit naturel ? Ces réflexion sur le doute et l'incertitude ont joué un role-clé dans l'élaboration des philosophies de l'individu. Les arguments la différence des moeurs ont ainsi pu constituer une première étape dans le développement des sciences humaines.
    Issu d'un colloque organisé par le CERPHI (Centre d'études en rhétorique, philosophie et histoire des idées de l'E.N.S. de Fontenay-Saint-Cloud), ce volume réunit les contributions des meilleurs spécialistes français et étrangers.

  • N'y a-t-il pas une contradiction dans l'oeuvre d'Arendt ? On y trouve une description critique du totalitarisme national-socialiste, mais aussi l'apologie de Heidegger érigé, malgré son éloge de la « vérité interne et grandeur » du mouvement nazi, en roi secret de la pensée.
    L'étude des Origines du totalitarisme montre qu'Arendt développe une vision heideggérienne de la modernité. Dans Condition de l'homme moderne, la conception déshumanisée de l'humanité au travail et le discrédit jeté sur nos sociétés égalitaires procèdent également de Heidegger.
    En outre, des lettres inédites montrent qu'Arendt a décidé de marcher sur les pas de Heidegger avant leurs retrouvailles de l'année 1950. Il s'agit d'une adhésion intellectuelle, irréductible à la seule passion amoureuse, et qui mérite d'être prise au sérieux.
    Certes, Arendt ne partage pas l'antisémitisme exterminateur de Heidegger confirmé par ses Cahiers noirs. Que devient cependant la pensée, instrumentalisée dans l'opposition - nouveau mythe moderne - entre Heidegger, le « penseur » retiré sur les hauteurs neigeuses de sa hutte de Todtnauberg, et Eichmann, l'exécutant sans pensée, le « clown » muré dans sa cage de verre ?

  • Daryush Shayegan a forgé il y a trente ans déjà, suite à la révolution khomeyniste, le concept d'« idéologisation de la religion », repris par de nombreux experts pour rendre compte de l'islam politique et de ses impasses. Il a aussi pensé la notion d'individu non plus en termes d'origine et d'appartenance uniques mais comme un patchwork d'identités multiples et décrit le monde contemporain non plus en opposant Orient et Occident, modernité et tradition mais en analysant cette « pensée de l'entre-deux », les amalgames, les distorsions, les ruptures et les connexions qui traversent chaque être en tout lieu de la planète. Encore faut-il pour dégager le sens de cette « conscience métisse » interroger la mémoire historique, les constituants spécifiques qui ont permis à l'Occident d'émerger avec ses universaux (pensée critique, analyse scientifique, démocratie, etc.) issus des Lumières face à un Orient déboussolé vivant un temps autre qu'historique, théologique, mystique voire mythologique qui s'est fissuré avec la mondialisation, la virtualisation et les réseaux sociaux.
    Multiculturalisme, identités plurielles, métamorphoses du religieux, interconnectivité, zones d'hybridation, déterritorialisations, autant de combinatoires que l'auteur analyse à l'heure des « révolutions arabes » qui voient s'opposer société civile et pouvoir anachronique.
    Les mutations qui bouleversent le monde ne sont pas venues du jour au lendemain : en renvoyant aussi bien aux philosophes de Nietzsche à Deleuze et Baudrillard qu'aux théologiens arabomusulmans c'est à penser la généalogie et le devenir de notre « être dans le monde » que nous convie l'auteur.

  • Comment comprendre la pulsion touristique actuelle vers le chamanisme ? Qu'est-ce qui pousse un nombre toujours plus grand d'Occidentaux à entreprendre un voyage initiatique, à chercher la « fièvre de l'ayahuasca » en Amazonie péruvienne, en absorbant cette plante psychotrope au péril de leur vie, ou du moins de leur santé mentale ?
    Dans cet essai tout à fait original, Jean-Loup Amselle s'intéresse moins aux récits de l'expérience de soi, au fait psychologique, qu'au chamanisme comme fait culturel, économique et social. Les enjeux de cette enquête dépassent le cadre de l'Amazonie péruvienne et de ses traditions pour interroger nos sociétés modernes occidentales et leurs pathologies. Comment le Sud soigne-t-il le Nord ? Quels sont les fantasmes moteurs du chamanisme ? Et que devient le chamanisme dans cet échange ?
    Jean-Loup Amselle s'attache ici à démonter ce qu'il appelle les « filières du chamanisme ». En vertu du développement massif du tourisme, le chamane devient un professionnel des affaires, un entrepreneur cristallisant les vouloirs ésotériques des héritiers du New Age et de la Beat Generation et le savoir animiste des « ancêtres ».
    La « fièvre de l'ayahuasca » serait bel et bien l'une des religions actuelles des Occidentaux, avec son lot de dérives sectaires, d'ambitions mercantiles et de ruptures de tradition pour le moins étonnantes.

empty