L'Economie Politique

  • Chaque trimestre, L'Economie politique nourrit la réflexion et le débat politique sur l'économie et la société en ouvrant ses colonnes à des universitaires, acteurs sociaux et responsables politiques qui échangent leurs points de vue sur des thèmes d'actualité. Ce numéro porte sur "Technologies et écologie : alliées ou ennemies ?".

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  • Après une longue éclipse, la planification réapparaît dans le discours des dirigeants politiques français, parfois avec un soupçon de nostalgie. Promue d'abord par certaines franges de la gauche 1, l'idée s'est répandue pendant la débâcle du premier confinement. « Il nous faudra bâtir une stratégie où nous retrouverons le temps long, la possibilité de planifier, la sobriété carbone, la prévention, la résilience qui seules peuvent permettre de faire face aux crises à venir », déclarait Emmanuel Macron le 13 avril dernier, comme pour élargir un horizon bouché par la pandémie. Peu après, le Premier ministre annonçait la nomination d'un « Haut-Commissaire au Plan », fonction confiée à François Bayrou en septembre dernier.

    La résurrection de cette fonction évoque la « planification à la française » associée à la prospérité des Trente Glorieuses. Mais elle ne s'accompagne en réalité ni de la recréation du Plan, ni celle du Commissariat - le décret n'institue que la fonction, pas l'organisme. Le plan quinquennal, comme vision globale du développement économique et social, a disparu dans les années 1990, rendu inopérant par la libéralisation et l'ouverture économique, la construction européenne, la décentralisation. Et le Commissariat qui l'animait a cédé la place à un organisme recentré sur les fonctions d'expertise et de prospective, devenu France Stratégie. L'Etat n'a pas perdu pour autant toute ambition de se projeter à moyen terme, mais celle-ci s'est diffractée en une multitude de démarches sectorielles, comme les lois de programmation ou quelques grands programmes 2.

    Sans céder à la tentation de l'outil miracle qui résoudrait tous les maux de notre temps, cette approche kaléidoscopique de l'avenir n'est pas à la hauteur du défi que nous devons relever. Trouver les voies d'une prospérité compatible avec les limites de la planète est un chantier beaucoup plus complexe que celui de la sortie du rationnement dans les années d'après-guerre. Il implique une transformation profonde des comportements d'une multitude d'acteurs - pouvoirs publics, entreprises, consommateurs - qu'il faut mobiliser tout en préservant leur autonomie. Il suppose un effort constant pendant plusieurs décennies dans un environnement social, technologique et international mouvant. Il demandera d'arbitrer entre des trajectoires divergentes, du rationnement imposé à la fuite en avant technologique, toutes incertaines. Et il faudra aussi inventer des protections nouvelles, que ce soit pour prendre en charge les dommages du changement climatique ou pour compenser les perdants des politiques d'atténuation.

    Des contributions à ce numéro 3 se dégagent quelques idées fortes pour aborder cette transition. D'abord l'épuisement du paradigme dominant depuis une quarantaine d'années. Michel Aglietta et Etienne Espagne font le constat de la faillite du néolibéralisme et du capitalisme de rentes. Pour le dépasser, ils en appellent à une réforme profonde de la finance et à une planification articulant, au niveau territorial, renouveau productif, changement des modes de vie et décentralisation des compétences. Jean Pisani-Ferry reconnaît lui aussi l'obsolescence d'une politique économique fondée sur la primauté du marché, mais c'est pour souligner l'impréparation des pouvoirs publics face à l'ampleur des changements requis, de la politique industrielle aux agencements institutionnels, en passant par les relations internationales.

    Il n'existe, en effet, aucun modèle « sur étagère ». L'expérience du Commissariat général du Plan, créé dans l'immédiat après-guerre pour organiser la reconstruction et la modernisation de la France, est relatée par Michel Margairaz. Il montre que sa réussite est due à des conditions historiques exceptionnelles, même si des éléments de sa méthode restent une source d'inspiration. La Chine offre un autre modèle de planification difficilement imitable, analysé par Alicia Garcia Herrero.

    Au-delà de conditions économiques qui diffèrent radicalement des nôtres - par le niveau de développement ou la place de l'Etat dans l'appareil productif et financier -, ces deux exemples sont fondés sur des types de consensus impossibles à reproduire aujourd'hui. Nous ne pouvons compter, bien sûr, ni sur la discipline du parti unique (comme en Chine), ni sur la seule négociation entre patronat et syndicats (comme dans la France des Trente Glorieuses) pour susciter l'adhésion aux politiques publiques.

    A cette difficulté s'ajoute celle d'une gouvernance désormais multi-niveaux. L'Etat n'a plus le monopole de l'impulsion. Il la partage, d'une part, avec l'Union européenne, dont Jean ­Pisani-Ferry souligne le net changement de stratégie amorcé avec le Green Deal. Et d'autre part avec les niveaux infra-nationaux, qui jouent un rôle croissant dans la planification territoriale. Xavier Desjardins et Philippe Estèbe en rappellent les grandes étapes, au fil d'une décentralisation ambiguë. Devenus les principaux opérateurs de la réduction de l'empreinte écologique, les territoires n'ont pourtant pas tous les leviers en main pour construire le consentement collectif à la sobriété.

    La mise en cohérence des politiques publiques entre les différents niveaux, mais aussi au sein de l'Etat lui-même, est donc un autre défi. La stratégie nationale bas-carbone, qui dessine la trajectoire de la France vers la neutralité carbone en 2050, est sans doute, par sa transversalité, sa perspective de long terme, sa déclinaison en objectifs sectoriels intermédiaires, ce qui s'apparente le plus à une planification écologique. Benoît Leguet en souligne cependant les insuffisances, qu'il s'agisse de sa conception ou de son pilotage politique.

    « Le problème de notre temps, c'est que le futur n'est plus ce qu'il a été », écrivait Paul Valéry. La planification de demain ne pourra pas se calquer sur celle d'hier. Il faut la réinventer, avant qu'il soit trop tard.

  • Chaque trimestre, L'Economie politique nourrit la réflexion et le débat politique sur l'économie et la société en ouvrant ses colonnes à des universitaires, acteurs sociaux et responsables politiques qui échangent leurs points de vue sur des thèmes d'actualité. L'Economie politique est un outil au service du débat économique et social. Son contenu est distancié de l'actualité immédiate et tourné vers les enjeux politiques de l'économie.
    Son ambition : réanimer la discussion publique sur les politiques économiques et rendre le débat économique au citoyen. L'Economie politique donne la parole aux acteurs sociaux, universitaires, chercheurs et responsables politiques en France, en Europe et dans le monde. Elle s'interroge sur les fondements de l'économie comme réalité sociale, mais aussi comme discours sur la société.

  • Avec la crise du Covid-19, les paradoxes du multilatéralisme ont été remis au premier plan. Face à la montée des risques globaux, le besoin de coopération internationale n'a jamais été aussi criant. Pourtant, l'action des institutions internationales semble défaillante ou insuffisante.

    Né d'un idéal remontant au XVIIIe siècle - celui d'un ordre international pacifié, fondé sur la concertation et la primauté du droit - le multilatéralisme tel qu'il a été pensé au XXe siècle, notamment après la création de l'ONU en 1945, est fondamentalement intergouvernemental : les Etats sont les principaux maîtres à bord, même si les acteurs privés et les organisations de la société civile peuvent s'exprimer, voire influencer le processus de décision.

  • Le maire est l'élu préféré des Français. 58 % d'entre eux déclarent avoir confiance en leur maire, selon le dernier baromètre du Cevipof, contre 23 % pour le président de la République. Celui-ci ne s'y est pas trompé, qui a mis les maires au centre du Grand débat national et opportunément misé sur leur capital politique pour tenter de sortir de la crise des gilets jaunes...

    D'où vient alors le « malaise des maires » mis en lumière par une série de démissions d'élus en 2018 ? Il faut reconnaître que les édiles ont encaissé pas mal de coups durs ces dernières années : la baisse des dotations de l'Etat, puis celle des contrats aidés ont réduit leurs marges de manoeuvre financières, et la suppression de la taxe d'habitation va encore entamer leur autonomie fiscale ; l'augmentation de la taille des intercommunalités et l'extension de leurs compétences ont dilué leur influence, également atteinte par l'interdiction du cumul des mandats ; d'autres facteurs structurels s'y ajoutent, comme l'inflation des normes auxquelles ils doivent se conformer, ou le mécontentement diffus à l'égard des politiques publiques. Facteurs d'autant plus durement ressentis dans les petites communes, où le maire à la fois proche de ses administrés et peu armé pour répondre à leurs exigences.

    Ce désarroi a pu distiller l'idée d'une impuissance des maires. Mais cette vision désabusée, confortée par le jacobinisme de notre pays, fait peu de cas des pouvoirs considérables qu'ont les édiles. Aucun élu n'a en réalité autant de leviers pour transformer son territoire dans l'échelle de temps de son mandat - six ans dans le cas des maires, qui sont d'ailleurs fréquemment réélus. Certes, ce pouvoir transformateur ne s'exerce pas seul. Il passe de plus en plus par le truchement des groupements intercommunaux, que le législateur n'a cessé de renforcer depuis vingt ans pour contrer les effets de l'émiettement communal, mais dont la greffe sur la démocratie locale a toujours du mal à prendre. Cet échelon reste trop souvent un espace de marchandages entre intérêts communaux plus que de construction d'un vrai projet de territoire. Aussi la montée des intercommunalités, conjuguée au traditionnel effacement des étiquettes partisanes aux élections municipales, tend à accréditer la thèse d'une dépolitisation de la vie locale. Masquant les réels espaces de choix dont disposent les élus.

    Parmi ces choix décisifs, on peut citer d'abord celui de l'utilisation des sols : quels espaces consacrer à l'habitat, aux activités économiques, à l'agriculture, à la nature ? Ces questions dépassent largement les petits arrangements pour distribuer la valeur foncière, mais sont au coeur des enjeux de la transition écologique. Les maires prennent aussi chaque jour de grandes ou petites décisions qui définissent les conditions du vivre-ensemble : à qui sont destinés les nouveaux logements ? Pour quels publics sont conçus les équipements ? A qui est affecté l'usage de la voirie ? Autre choix crucial, celui des partenaires privilégiés pour équiper et animer la ville. Les politiques urbaines impliquent une multitude d'acteurs, publics mais aussi privés. S'appuyer sur de grands groupes, des entreprises locales ou des structures de l'économie sociale et solidaire ne produira pas le même type de ville. Cette question en recoupe une autre : qui associer à la prise de décision et selon quelles modalités ? Les maires jouissent d'une position assez hégémonique au sein de leur commune. Mais ils ont besoin de mobiliser les acteurs et les habitants de leur territoire pour le transformer. N'oublions pas enfin que les communes jouissent d'une « compétence générale », elles peuvent donc choisir de s'emparer de tout sujet qu'elles considèrent d'intérêt communal. Par exemple, elles sont de plus en plus nombreuses à s'intéresser à la santé et à l'alimentation de leurs habitants.

    Il ne s'agit pas bien sûr de verser dans une vision irénique de l'action des communes et de leurs groupements. Les contributions de ce numéro ne masquent pas la complexité de leur tâche. Les collectivités doivent d'abord composer avec un Etat qui redéfinit sans cesse leurs ressources, et avec des moyens très inégalement répartis, rappellent Claire Delpech et Françoise Navarre. Dans le domaine essentiel de l'habitat, Jean-Claude Driant montre comment leurs compétences se développent dans l'espace étroit laissé par les politiques nationales et les forces du marché. En matière de mobilité, les intercommunalités, désormais « autorités organisatrices », doivent faire face à une équation financière difficile - mais pas insoluble, nous disent Sonia Guelton et Philippe Poinsot. Même dans un champ où elles semblent impuissantes, comme la régulation de l'implantation des grandes surfaces commerciales, Alexandre Coulondre montre qu'elles poursuivent en réalité des objectifs, qui ne sont pas forcément ceux de l'Etat...

    Les maires sont aussi souvent aux avant-postes d'un monde en profonde mutation. Dans le domaine économique, les intercommunalités accompagnent les transformations du tissu productif au plus près des entreprises, pour tenter de relocaliser la valeur ajoutée sur leur territoire, explique Nicolas Portier. Face aux grandes plates-formes numériques, telles qu'Airbnb et Uber, les maires ont des leviers d'action plaident Isabelle Baraud-Serfaty, Clément Fourchy et Nicolas Rio. C'est sans doute en matière d'environnement que l'activisme des municipalités est le plus impressionnant, comme le montre Charlotte Halpern. Elle souligne aussi que l'agenda environnemental des villes est porteur de conflits - entre les villes et l'Etat, entre les centres urbains et leurs périphéries, entre les groupes sociaux au sein des territoires.

    L'environnement sera-t-il le vecteur de la repolitisation des enjeux urbains ? D'après Gilles Pinson, nous sortons d'un long cycle, qui aura vu la standardisation progressive des politiques initiées par la gauche dans les années 1970. L'impératif écologique et l'aspiration démocratique font naître aujourd'hui de nouvelles revendications, ancrées dans l'échelle locale. La « politique de proximité » a de beaux jours devant elle.

  • L'économie politique publiait son premier numéro en 1999. Vingt ans après, son ambition demeure : être un espace de débat sur les politiques économiques et sociales en s'installant dans le temps long d'une revue, le temps des questions que l'actualité ne démode pas en quelques semaines. Ses convictions aussi sont intactes : l'économie n'est pas une fin en soi, elle doit être au service d'une société plus juste et plus vivable ; elle n'est pas une discipline autarcique, mais en dialogue constant avec les sciences humaines et sociales ; elle n'est pas la chasse gardée des experts, mais un objet de discussion démocratique.

    Si une question met en jeu, plus que toute autre, ces convictions, c'est bien celle de l'Etat-providence. Pierre Rosanvallon en décrivait déjà la crise au début des années 1980, dans sa triple dimension de coût, d'efficacité et de légitimité : trop cher, pour des résultats insuffisants, et à travers des politiques illisibles. Depuis, une multitude de réformes ne sont pas parvenues à infirmer ce diagnostic 1. Et si la protection sociale joue un rôle majeur pour contenir la croissance des inégalités, elle ne suffit pas à l'endiguer.

  • Notre précédent dossier sur l'Union européenne, il y a deux ans, s'intitulait "Changer pour survivre". A l'époque, les questions européennes étaient au coeur de la campagne présidentielle, où s'affrontaient, au second tour, un candidat résolument pro-européen, Emmanuel Macron, et une Marine Le Pen qui prônait la sortie de l'euro, enhardie par le récent vote britannique en faveur du Brexit. Deux ans plus tard, à la veille des élections du Parlement européen, il semble que l'Europe intéresse moins que jamais les Français. Les politiques de l'UE et son fonctionnement ont été singulièrement absents du grand débat organisé pour répondre à la crise des gilets jaunes. Le Rassemblement national ne parle plus de sortie de l'euro. Les négociations sur le Brexit sont enlisées et leur difficulté a fait taire les velléités sécessionnistes. Quant aux tentatives de relance du projet européen du président de la République, elles se sont heurtées à une fin de non-recevoir de nos partenaires. La tactique d'Emmanuel Macron visant à opposer les progressistes, dont il se veut le porte-étendard, aux "populistes" de toute obédience, tout en misant sur la relance du "couple franco-allemand", le laisse finalement isolé en Europe. Sa politique d'attractivité fiscale et de flexibilisation du marché du travail, supposée amadouer l'Allemagne, n'aura finalement fait qu'enflammer les ronds-points.

    Bref, l'Union semble bloquée dans le statu quo. Pourtant, depuis la création d'un Parlement européen en 1979, ces élections n'auront jamais été aussi décisives. Ce qui est en jeu n'est rien de moins que la recomposition du paysage politique européen, jusque-là dominé par la droite classique (PPE) et les sociaux-démocrates (PSE). Le renforcement des centristes libéraux, rejoints par les futurs élus de La République en marche, pourrait les placer dans un rôle d'arbitre. Mais la montée des partis "populistes" partout en Europe laisse aussi entrevoir la possibilité que le Parlement soit pris en otage par les eurosceptiques. Même s'ils peineront à parler d'une seule voix (la russophilie d'un Matteo Salvini, ou sa volonté de mieux répartir l'accueil des réfugiés entre les pays de l'UE, passe évidemment mal en Pologne ou en Hongrie), une minorité de blocage leur donnerait néanmoins une capacité d'obstruction dans de nombreux domaines. De quoi entraver toute perspective de progrès dans la voie d'une Europe plus démocratique, plus solidaire et plus durable.

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  • Alors qu'approchent outre-Atlantique les élections de novembre, l'incertitude est totale, et la tension plus palpable encore que ce que nous imaginions il y a quelques mois. La pandémie de Covid-19 a fait irruption et frappé les Etats-Unis avec une force extrême, au moment précisément où, pour la première fois depuis des décennies, une gauche puissante et solide devenait audible sur la scène politique.

    Si les conséquences sanitaires, sociales et économiques du Covid-19 sont particulièrement dévastatrices, ce n'est pas seulement parce que les Etats-Unis sont dirigés par un président démagogue, autoritaire et versatile, dont la gestion de la crise est rien moins que calamiteuse. C'est aussi parce que le pays a fait le choix de s'en remettre au marché pour des biens et services aussi essentiels que la santé, l'éducation, les retraites ou les transports. De ce choix découle une société atomisée où l'on ne peut compter que sur ses ressources individuelles, malgré des solidarités communautaires et quelques filets de sécurité comme Medicaid ou Medicare qui laissent sur le bord de la route de trop nombreuses personnes.

    Cette actualité démontre, malgré le retrait de Bernie Sanders de la course à l'investiture du parti démocrate, à quel point l'Etat-providence est une idée d'avenir. Les solutions préconisées par l'aile gauche du parti démocrate étasunien, qui puisent en partie à la source des modèles sociaux européens d'après-guerre, peuvent aussi, en retour, inspirer les gauches européenne et française.

    Avec des contributions de Albena Azmanova, Anne-Laure Beaussier, Julia Cagé, James Cohen, Emile Gagna, James Galbraith, Aurore Lalucq, Florence Pisani, Gabriel Zucman, Alain Supiot et Dominique Méda.

  • L'Union européenne dépense sans compter pour le contrôle de ses frontières, la délocalisation et la sous-traitance de ses politiques migratoires. Même l'aide au développement est mise à contribution.

    En 2019, la proportion de boat people qui ont perdu la vie en tentant la traversée de la Méditerranée pour rejoindre l'Europe a atteint le seuil historique de 14 %, contre en moyenne 2 % au cours des dernières années. Encore ce pourcentage ne tient-il compte que du nombre des morts recensés. Cette augmentation est logique : elle est la conséquence directe de la raréfaction des opérations de secours en mer entre les côtes libyennes et la Sicile. L'utilisation de moyens aériens (avions-radars, drones) pour surveiller les frontières maritimes de l'Union européenne (UE) est, à l'inverse, une tendance qui se généralise. Elle répond à un objectif : repérer les embarcations de migrants et les empêcher d'approcher les côtes européennes, et ce le plus en amont possible (de préférence avant qu'elles ne pénètrent dans les eaux internationales, où le droit maritime international oblige à porter secours). Elle s'inscrit dans une stratégie d'externalisation que développe l'UE en matière de politique migratoire.

    Le terme d'externalisation, emprunté au vocabulaire économique, a été utilisé pour la première fois en France en 2003 par l'ONG Amnesty International et le réseau Migreurop pour décrire certains aspects de la politique d'immigration et d'asile européenne ; il est depuis devenu d'usage courant dans les ONG et les médias. Le vocabulaire institutionnel ne l'emploie pas en tant que tel, mais se réfère, depuis que les Etats européens ont défini une politique migratoire commune aux sommets de Tampere en 1999 et de La Haye en 2004, à la « dimension externe de la politique d'immigration et d'asile », une périphrase qui renvoie à la même réalité.

  • Dossier : Commercer à l'heure d'internet :
    - Distribution 4.0 : une nouvelle révolution commerciale ?, par Olivier Badot.
    - Les distributeurs face aux dangers de la « plate-formisation » du commerce, par Philippe Moati.
    - Distribution 4.0 : la main invisible du robot dans un gant de velours, par Amélie Abadie.
    - Le travail de la foule : source d'innovation ou de risques potentiels ?, par Jean-François Lemoine.
    - « Crowd logistics » : effet de mode, ou phénomène durable ?, par Valentina Carbone, Aurélien Rouquet et Christine Roussat.
    - Les enjeux sociétaux et environnementaux de la grande distribution, par Laure Lavorata.

    Articles hors dossier :
    - La justice sociale comme projet politique, par Michel Dollé.
    - Dettes publiques et politiques économiques en Europe pendant les années folles, par Christophe Farquet.
    - Pour la monétisation des dettes publiques, par André Grjebine.

  • Un revenu versé à tous, sans condition ni contrepartie ? Longtemps cantonnée aux débats intellectuels, l'idée séduit désormais de plus en plus de partis politiques ou de mouvements citoyens en Europe. La plupart des partis Verts européens la défendent, en Espagne, elle figure sur la plateforme de Podemos, et en Suisse, une initiative populaire devrait conduire prochainement à un référendum. Et en avril dernier, en Finlande, la victoire du parti du Centre aux élections législatives a amené au pouvoir une formation dont le programme prévoit l'expérimentation d'un revenu de base.

    A vrai dire, l'idée n'est pas nouvelle. Thomas Paine, anglais de la fin du XVIIIe siècle, acteur de l'indépendance américaine et de la Révolution française, en est le père le plus souvent cité. Il fonde son argumentaire sur une critique de la propriété foncière au nom du droit naturel que détiennent tous les hommes sur la terre. Pour compenser son appropriation par quelques-uns, il imagine une indemnisation versée à tous, financée par une taxe applicable aux propriétaires. Cette inspiration se retrouve dans le Permanent fund, le fonds souverain mis en place en Alaska pour redistribuer également entre tous les citoyens les revenus de la rente minière et pétrolière.

    Mais, hormis quelques rares exemples dans d'autres pays pétroliers, le revenu de base stricto sensu - inconditionnel, universel et forfaitaire - n'a jamais été mis en oeuvre de façon pérenne. La Bolsa familia, mise en place au Brésil à partir de 2004, est réservée aux familles pauvres et conditionnée à la scolarisation des enfants. Des expériences limitées ont été conduites en Namibie et dans des villages ruraux de l'Inde. Mais, dans les pays dits "riches", il faut remonter aux expérimentations sociales menées dans quelques Etats américains dans les années 1970.

    Pourquoi cette idée retrouve-t-elle de l'audience aujourd'hui ? Sans doute parce qu'elle répond à une double préoccupation de notre époque marquée par la persistance du chômage de masse et du sous-emploi et la montée des inégalités.

    Elle répond tout d'abord à la crise de notre protection sociale fondée sur une norme de plein-emploi (comme l'explique Julien Dourgnon dans sa contribution à ce numéro). Malgré un coût important, elle délaisse un nombre croissant d'individus. Le revenu de base offrirait un socle plus simple, plus universel, moins intrusif et plus incitatif (puisqu'il ne baisse pas quand les revenus d'activité progressent).

    Mais le revenu de base n'est pas qu'une réponse défensive aux mutations du travail. Dans une économie cognitive, où les connaissances s'acquièrent et s'échangent de plus en plus en dehors des heures effectives de travail et où s'inventent grâce aux technologies numériques de nouvelles formes d'organisation du travail autour des "communs" de la connaissance (voir à ce sujet l'éclairage apporté par Carlo Vercellone), il est nécessaire de trouver de nouvelles formes de partage de la valeur. Sauf à accepter de voir les inégalités se creuser de manière intolérable en faveur d'une élite captant la plus-value produite par le travail gratuit de la multitude.
    Auberge espagnole Séduisante, l'idée d'un revenu de base attire à la fois des pragmatiques - lutter contre la pauvreté, simplifier la protection sociale - et des utopistes - se libérer du travail aliénant et promouvoir une société du libre choix d'activité. En France, elle réunit des gens aussi différents que Christine Boutin et José Bové. Une variété qui confine à l'auberge espagnole idéologique, puisqu'on trouve aussi bien parmi ses promoteurs des néolibéraux, qui y voient le moyen de simplifier et de limiter drastiquement la protection sociale, que des anticapitalistes d'inspiration marxiste, pour qui c'est au contraire une étape supplémentaire dans la socialisation des revenus ; des keynésiens en quête d'un moyen de soutenir la demande que des écologistes promouvant la sobriété volontaire.

    Les promoteurs du revenu de base ont tendance à masquer ces clivages. Ceux-ci ressurgissent pourtant dès qu'on évoque la mise en oeuvre, le montant et le financement de ce revenu. Relativement faible et financé par un redéploiement des allocations existantes pour les libéraux (voir à ce sujet la présentation par Denis Clerc du projet du Liber) ; ou, au contraire, "suffisant pour vivre dignement" et financé par une forte hausse des prélèvements obligatoires pour les anticapitalistes. Pour sortir du dilemme entre l'universalité du dispositif et son niveau qu'impose un financement fiscal (comme l'explique Christian Arnsperger), keynésiens et écologistes planchent plutôt sur des modes de financement monétaire, là encore dans des directions assez différentes.

    Malgré ces dissensions, le revenu de base est-il un bon combat ? Faut-il prendre acte de la raréfaction du travail et croire ceux qui prophétisent le remplacement des travailleurs par des robots ? Des voix divergentes prédisent au contraire l'essoufflement durable des gains de productivité.

    Faut-il défaire l'emprise de l'emploi sur la protection et l'intégration sociale ? Mais cela revient à entériner le dualisme de la société entre ceux qui ont accès à l'emploi et ceux qui sont relégués au dehors, ayant perdu à la fois les droits attachés au salariat et la reconnaissance sociale offerte par le travail. Cette tension traverse le parcours intellectuel d'un André Gorz, auquel Françoise Gollain consacre un article.

    Pour Robert Castel, le revenu de base était le type même de la "mauvaise utopie". Présenté comme un instrument d'émancipation, il risquait de se transformer en instrument de relégation et d'exploitation accrue : d'un montant trop faible pour se passer de travailler, il offrirait au capitalisme une "armée de réserve" où puiser à moindre coût des travailleurs déjà partiellement rémunérés par un médiocre revenu de subsistance. Un point de vue que Jean-Marie Harribey exprime à sa manière dans son dialogue avec Carlo Vercellone.

    Pour Bernard Maris, auquel Gilles Raveaud consacre ici un texte, le revenu d'existence fait au contraire partie d'une utopie salutaire, en ce qu'il nous oblige à nous confronter à notre angoisse de la liberté : comment vivrions-nous sans l'aiguillon de la contrainte ? Serions-nous capables de faire société sans le travail ? Mais le revenu d'existence n'était pour lui qu'une partie du puzzle : pas plus que Gorz il n'y voyait la solution universelle.

  • Les attaques contre la mondialisation viennent aujourd'hui principalement des pays qui ont construit l'ordre international durant la seconde moitié du XXe siècle. Face à cette remise en cause, la nouvelle organisation du monde esquissée par la Chine soulève d'autres problèmes. Dans ce contexte, comment ressusciter une gouvernance mondiale ?

  • Il aura fallu attendre janvier 2011 aux Etats-Unis, à l'occasion de la réunion annuelle de l'American Economic Association, qui rassemble les économistes américains, pour que les économistes se posent la question de leur déontologie.
    Deux d'entre eux, Gerald Epstein et Jessica Carrick-Hagenbarth, ont écrit une lettre signée par 300 de leurs confrères - dont le prix de la Banque de Suède George Akerlof et l'ancienne conseillère économique de Barack Obama, Christina Romer - réclamant une plus grande transparence de la part des économistes rémunérés par le secteur privé. Les deux chercheurs ont montré que sur 19 économistes présents dans le débat public américain, 13 étaient susceptibles de conflits d'intérêts mais que 5 seulement mentionnaient clairement leurs travaux payés par les entreprises.
    On pourrait baptiser ce réveil des Américains l'effet Inside Job, du nom du remarquable documentaire de Charles Ferguson sorti sur les écrans à la fin 2010. On y voit Frederic Mishkin, ancien membre de la banque centrale des Etats-Unis, et Richard Portes, président d'un think tank britannique prestigieux, mis en cause après avoir touché de l'argent pour écrire un rapport louant la bonne santé de la régulation financière en Islande quelques mois avant l'effondrement du pays.
    On y subit Glenn Hubbard, ancien conseiller économique de George W. Bush, qui, mis devant le fait accompli de ses collusions avec le monde de la finance, devient très agressif. Un peu plus d'éthique chez les économistes ne les rendra pas forcément plus pertinents. Mais cela permettrait au moins au public de se faire une idée sur les intérêts qu'ils sont susceptibles de défendre.

  • L'argent ne cesse de se transformer. L'usage du papier-monnaie n'a que trois siècles en Europe, la carte de paiement une cinquantaine d'années. Demain, le téléphone mobile pourrait devenir notre principal moyen de paiement, chassant pièces et billets - le mouvement est déjà largement engagé en Suède, où nombre de commerçants n'acceptent plus le paiement en espèces...

    Mais au-delà de la métamorphose de ces supports, toute monnaie repose sur la confiance. Que l'on paie en coquillages, en pièces d'or, en billets, en carte de crédit ou en bitcoins, le vendeur ne cédera son bien que s'il a confiance dans la valeur que la communauté reconnaît à la monnaie reçue en échange. Pas de finance non plus sans confiance : le crédit repose sur la croyance du prêteur en la capacité de remboursement du débiteur. La confiance est la clé de voûte du système des paiements, quelle que soit la sophistication des instruments monétaires et financiers. Quand elle fait défaut, dans les situations de crise, les échanges sont, sinon paralysés, du moins considérablement compliqués.

    Comment cette confiance s'établit-elle ? Dans nos économies monétaires modernes, un système hiérarchisé de tiers de confiance garantit la pérennité de l'ordre monétaire : les banques font crédit (confiance) et créent ainsi la majeure partie de la monnaie en circulation ; nous faisons confiance aux banques qui fournissent les moyens de paiement à l'aide desquels nous échangeons (à l'exception notable des espèces). Cette confiance est confortée par l'Etat, qui garantit nos dépôts bancaires, et par la banque centrale, qui joue le rôle de prêteur en dernier ressort auprès des banques et assure la convertibilité de toutes les monnaies bancaires entre elles.

    Internet, grand dynamiteur.
    Puis vint Internet, ce grand dynamiteur des tiers de confiance. Ce n'est sans doute pas un hasard si l'irruption du numérique dans l'univers de la monnaie et de la finance prend de l'ampleur depuis une dizaine d'années, précisément lorsque la légitimité des institutions - banques, banques centrales, Etats - a été affaiblie par la violence de la crise financière.

    On le sait bien, Internet bouscule les intermédiaires censés donner confiance dans les domaines les plus divers : aux journaux qui sélectionnent et vérifient l'information, il substitue les échanges de contenus sur les réseaux sociaux et la sélection opérée par la foule des internautes ; aux hôteliers, dûment inspectés et accrédités par les services de l'Etat, les hôtes occasionnels notés par les voyageurs ; aux marchands ayant pignon sur rue, la vente entre particuliers qui évaluent entre eux la qualité de leurs prestations. C'est d'ailleurs le site de vente aux enchères eBay qui a inauguré cette forme de notation généralisée entre pairs, que l'on retrouve maintenant sur tous les sites communautaires. En matière de finance, les plates-formes de crowdfunding, qui mettent en relation des porteurs de projet et des apporteurs de fonds sans passer par les intermédiaires financiers traditionnels, appliquent la même logique.

    L'économie dite du partage s'est développée en exploitant une forme de confiance communautaire : c'est en effet la communauté des pairs qui, par la masse de ses jugements, construit la confiance, plutôt qu'un intermédiaire assermenté. Il ne faut cependant pas verser dans l'irénisme, car l'intermédiaire n'a en réalité pas disparu : c'est la plate-forme qui centralise les avis et capte à son profit les bénéfices de la confiance ainsi construite. L'histoire d'Internet a d'ailleurs montré que la quête de décentralisation du monde numérique pouvait déboucher sur des intermédiaires bien plus puissants et hégémoniques que ceux de l'ancien monde.

    Mais l'histoire n'est pas finie. Après la confiance communautaire, un nouveau mode de construction de la confiance est apparu sur les réseaux, que l'on peut qualifier de "confiance distribuée"1. C'est la promesse de la blockchain, grand livre de comptes distribué entre une multitude d'ordinateurs, où la validation de chaque transaction s'effectue par un mécanisme de consensus décentralisé. La première application de cette technologie est le bitcoin, un protocole et une unité de compte à l'origine d'un système de paiement sans intermédiaire financier. Cette "machine de confiance", pour reprendre l'expression forgée par l'hebdomadaire The Economist2, est même qualifiée par certains de système sans confiance ("trustless") : censé exclure toute forme de manipulation, il fonctionne sans Etat, sans banques, et déjoue la malhonnêteté éventuelle des participants.

    L'algorithme ne peut pas tout.
    Reste qu'il faut malgré tout avoir confiance dans la robustesse du protocole et la technique qui le supporte. Or la technologie - celle de la blockchain comme les autres - n'est pas infaillible. Dans l'idéologie libertarienne, qui anime en particulier nombre de promoteurs du bitcoin, la défiance généralisée envers les lois et les institutions, toujours suspectées de manipulation, a pour contrepartie une confiance aveugle dans le code.

    Que se passe-t-il quand la confiance est rompue par des circonstances imprévues comme une faille dans le code, une cyberattaque ou une instabilité systémique ? Qui est responsable ? Qui arbitre les décisions à prendre ? Cela, le protocole - réputé infaillible - ne le prévoit pas.

    La machine ne peut pas totalement s'autoréguler, l'algorithme ne peut pas tout régler. Les nouvelles formes de la confiance numérique n'abolissent donc pas le besoin d'institutions, mais elles transforment forcément leur rôle. C'est à l'exploration de ces métamorphoses que le dossier qui suit est consacré.

  • Chaque jour, un Français parcourt en moyenne 40 kilomètres, dont plus de 30 dans une voiture où il est le plus souvent seul. Et si on s'arrêtait un moment pour réfléchir ? C'est ce que propose le gouvernement en convoquant les bien nommées "Assises de la mobilité" de septembre à décembre 2017.

    Il faut dire que notre système de transports ressemble à un véhicule fonçant dans le brouillard. Au loin - apparemment -, un mur barre la route : le réchauffement climatique. Les transports sont responsables du tiers des émissions de gaz à effet de serre en France, et sont le seul secteur où elles continuent d'augmenter. Entre l'engagement du pays d'atteindre la neutralité carbone d'ici le milieu du siècle et l'automobile à moteur thermique, ultramajoritaire, il faut donc choisir. C'est le sens de l'extinction programmée du véhicule thermique annoncée pour 2040 par Nicolas Hulot et dès 2030 à Paris par Anne Hidalgo.

    Mais outre l'accélération du changement climatique, nos modes de déplacement posent aussi des problèmes de santé publique (si les victimes des accidents de la route voient leur nombre diminuer en longue période, l'opinion est de plus en plus sensible à celles de la pollution) et renforcent les fractures sociales et territoriales.

    Avec près de 6 000 euros de coûts annuels, la voiture pèse lourd sur le pouvoir d'achat des ménages : en moyenne, 12 % de leur budget, mais beaucoup plus pour les revenus modestes. Or il n'existe guère d'alternative pour les habitants des zones périurbaines et rurales. Le sentiment d'abandon qu'ils ressentent provient aussi de la dépendance à un moyen de transport coûteux, inaccessible à beaucoup (trop jeunes, trop vieux ou trop pauvres) et en même temps menacé par la hausse des prix des carburants, l'évolution des normes et les restrictions de circulation en ville. Le taux de motorisation diverge ainsi nettement entre les grandes métropoles, où il baisse, et les autres territoires.

    Alors, il faudrait bien sûr s'engager sur des rails plus vertueux et développer les alternatives à l'automobile. Mais l'argent public manque. D'où, face à une impossible équation budgétaire, l'annonce d'une pause dans les "grands projets" : l'Etat veut réaffirmer les priorités, et choisit de privilégier "les transports du quotidien" et l'entretien des réseaux existants plutôt que la mise en chantier de nouvelles infrastructures. La loi d'orientation des mobilités qui sera présentée début 2018 déterminera le programme détaillé des investissements à réaliser au cours de la mandature, accompagné des financements correspondants.

    "Troisième révolution".

    Mais la loi devra aussi fixer un nouveau cadre pour accompagner la "troisième révolution des mobilités" qui s'annonce, après le chemin de fer au XIXe siècle et l'automobile au XXe siècle. Entre les avancées technologiques du véhicule électrique, connecté et demain autonome, et les nouveaux usages, notamment le partage des véhicules, un futur possible, soutenable, semble se dessiner, même dans les zones peu denses. S'appuyant sur le numérique, il serait centré sur une combinaison de modes de déplacement, dont le vélo et la marche à pied. Reste à définir le juste équilibre entre encouragement de l'innovation et régulation, face à des plates-formes dont le pouvoir menace celui des institutions publiques et bouleverse en profondeur l'organisation du travail (et peut-être demain l'emploi lui-même).

    Le chantier qui s'ouvre est donc particulièrement ardu. Le dossier de ce numéro s'efforce d'en éclairer quelques aspects. Comme le rappelle Michel Savy, la politique des transports est à la fois indispensable pour encadrer un système mal régulé par le marché, mais incroyablement complexe tant ses objectifs, ses instruments et les strates d'action publique qui la déploient sont nombreux.

    Pour être un bon chef d'orchestre, la puissance publique doit tenir compte d'un autre paramètre : l'imaginaire. La voiture personnelle reste attachée à un imaginaire puissant de vitesse et de liberté individuelle. Pourtant, comme l'explique Michel Crozet à travers une relecture critique d'Ivan Illich, la vitesse optimale socialement n'est pas toujours la vitesse maximale. Et Michel Plassat montre comment nous pourrions, demain, abandonner l'automobile individuelle au profit d'une voiture servicielle. Celle-ci n'aurait d'ailleurs plus de voiture que le nom, tant les filières et les chaînes de valeur risquent d'être transformées par les technologies numériques. Le transport de voyageurs ne sera pas le seul à évoluer : Laetitia Dablanc fait le point sur l'enjeu, tout aussi considérable, du transport des marchandises. Rouage économique essentiel, il pose de redoutables problèmes écologiques, mais aussi sociaux, en particulier dans les métropoles. Et là aussi, le numérique est au coeur des innovations.

    Un problème de financement.
    Mais le numérique ne pourra à lui seul résoudre la difficile équation des mobilités. Les algorithmes ne remplaceront jamais les infrastructures. Corinne Blanquart évoque les objectifs de la tarification de leur usage - dont celui de concourir à leur financement dans une période de disette budgétaire. C'est aussi un problème de financement que soulève l'énorme projet de métro du Grand Paris. Alors qu'on attend dans les semaines à venir les arbitrages du gouvernement sur le financement et le calendrier du chantier, Jean-Claude Prager et Jean-Pierre Orfeuil expriment deux points de vue contrastés sur l'opportunité de cet investissement.

    Comment apprécier les priorités en matière d'infrastructures de transport ? Ce fut la tâche confiée à la commission Mobilité 21 en 2013, dont les conclusions seront reprises et actualisées par le Conseil d'orientation des infrastructures récemment créé, chargé du volet programmation et financement de la future loi. Philippe Duron, qui incarne cette continuité, retrace la chronique de l'expérience collective que fut Mobilité 21, et livre par là un discours de la méthode sur ces arbitrages complexes. Chacun de ces éclairages rappelle que les choix en matière de transport ne sont pas seulement techniques, mais aussi politiques, et qu'ils façonnent le territoire et la société futurs. S'il est vital de pouvoir se déplacer, encore faut-il savoir où l'on va...

  • L'Economie politique : la 1re revue économique et sociale française.
    Chaque trimestre depuis plus de 15 ans, la revue offre un décryptage du monde : les articles expliquent de manière pédagogique les changements en cours de l'économie, aussi bien en France qu'à l'étranger.
    Parmi les derniers thèmes abordés : Etat-entreprises : quel donnant-donnant ? ; Maîtriser la dette publique : les leçons de l'histoire ; Où va l'Union européenne ? ; Allemagne : un modèle à ne pas suivre ; L'Afrique est-elle bien partie ?
    Les numéros spéciaux : l'intégralité d'un numéro peut être consacrée à un seul thème afin de mobiliser le maximum de connaissances sur le sujet. Ces numéros sont généralement vite épuisés tant ils deviennent une référence. Ont déjà été analysés en détail : L'économie de marché, Les crises financières, L'enseignement des sciences économiques, Les paradis fiscaux.

  • De l'économiste ou de l'écrivain, qui représente le mieux la réalité économique ? Si l'on en juge par le choix des intervenants qui s'expriment dans les journaux ou sur les plateaux de télévision, il semble que le discours économique ait imposé son hégémonie sur les représentations du monde. Mais il n'est pas inutile de rappeler que, bien avant la naissance de la science économique, on trouve des références à l'argent, au travail, à l'échange et à la production dans les textes littéraires, aussi loin qu'on remonte dans le temps. Dans la Bible et chez les auteurs de l'Antiquité, dans les fabliaux du Moyen Age et chez Montaigne, chez les moralistes de l'âge classique... les réflexions sur l'économie et sur la richesse abondent. L'argent est le ressort de L'avare et des scènes les plus fameuses des Fourberies de Scapin. Chez La Fontaine, le laboureur fournit à ses enfants la preuve posthume que "le travail est un trésor", et la cigale dispendieuse s'oppose à la fourmi travailleuse et épargnante. On pourrait multiplier les exemples, mais dans la littérature française, jusqu'au XVIIe siècle, les réalités économiques sont présentées le plus souvent comme des données, sans véritable interrogation sur leur genèse et leur logique.

    Les choses commencent à changer au XVIIIe siècle. Turcaret, la comédie de Lesage créée en 1709, met en scène un fermier général - un collecteur d'impôts -, que sa prodigalité à l'égard d'une jeune baronne et ses manigances financières conduisent à la ruine : une charge contre la caste montante des financiers, qui ont d'ailleurs lancé une cabale pour faire interdire la pièce. Mais surtout, les débuts du capitalisme voient l'émergence concomitante de l'économie comme discipline et du roman moderne. Ces deux discours ont en réalité beaucoup en commun. "L'hypothèse commune au roman et à l'économie politique est que le monde social doit être expliqué, ou raconté, à partir des individus qui le composent". Comme l'économie, le roman met en scène des individus ordinaires, de simples bourgeois, voire des prolétaires, qui tentent d'améliorer leur condition. La contrainte économique, à laquelle échappaient largement les héros jusque-là, fait son apparition. Robinson Crusoé, le roman de Daniel Defoe publié en 1719, est particulièrement emblématique de ce nouveau paradigme. Les économistes ne s'y tromperont pas, qui feront du personnage de Robinson un véritable archétype de leur discipline, comme le rappelle Claire Pignol dans ce numéro.

    Pour les romanciers du XIXe siècle, soucieux de produire une image fidèle de la société de leur temps, la prise en compte des réalités économiques, mais aussi des mécanismes qui les sous-tendent, deviendra une nécessité évidente. Les romans de Balzac foisonnent de détails économiques et financiers. Dans César Birotteau, par exemple, l'auteur décrit en détail l'enrichissement du parfumeur, puis sa faillite à la suite de spéculations malheureuses. Zola se pose en héritier de Balzac, comme le souligne Julia Defendini, qui confronte le message critique de ses romans avec le message théorique des économistes classiques.

    Le roman réaliste n'a pas le monopole de la représentation de l'économie. D'autres genres s'en emparent, comme le roman noir. Dans un texte très personnel, Dominique Manotti explique comment un travail d'enquête et de documentation approfondi sur des épisodes particuliers de l'actualité économique sert de base à ses récits. Il arrive même, dans certaines situations, que l'auteur soit tellement bien familiarisé avec le contexte - ou qu'il soit capable de repérer les "signaux faibles" qui échappent aux spécialistes, engoncés dans les conventions de leur discipline - que son oeuvre précède l'événement, comme le rappelle Marc Mousli dans son article sur la littérature prémonitoire.

    Si le roman aborde désormais toutes les réalités économiques, de la vie dans l'entreprise à la spéculation financière, c'est aussi parce que les auteurs sont, plus qu'hier, eux-mêmes soumis aux "lois du marché", comme l'écrit Laurent Quintreau. L'importance croissante que les maisons d'édition attachent à la rentabilité immédiate, l'impact des prix littéraires et de la promotion médiatique des ouvrages, la diversification des canaux de lecture rendent la condition de l'écrivain de plus en plus précaire.
    Trois axes de recherche A côté d'un premier axe de recherche, qui s'attache à la représentation de l'économie dans les oeuvres littéraires - à l'économie dans la littérature -, un deuxième axe se dessine donc, celui d'une économie de la littérature, qui ausculte le fonctionnement de la chaîne éditoriale, de l'auteur au lecteur. Ces deux figures du dialogue entre littérature et économie, qui alimente un champ de recherche fécond auquel le texte de Martial Poirson nous introduit, ne l'épuisent cependant pas.

    Considérer l'économie comme littérature, autrement dit comme discours cherchant à toucher les affects, ouvre un troisième champ de réflexion. Marianne Rubinstein déplore le faible souci de lisibilité affiché par les économistes académiques et le retrait de l'auteur derrière des normes d'écriture qui privilégient l'article court, cosigné, en anglais et en partie formalisé. Pourtant, le souci littéraire semble faire son retour chez certains économistes, comme le relève Martial Poirson. Celui-ci souligne aussi combien la science économique se nourrit d'allégories, comme celle de la ruche, et combien la vulgate économique charrie des métaphores et des images. Cette "rhétorique économique" qui conquiert insensiblement les esprits masque les rapports de domination. A charge pour l'écrivain de débusquer cette "colonisation progressive du langage" et cette "reconfiguration de l'imaginaire"2. C'est le cas notamment de la littérature noire américaine des années 1960 et 1970, dont Jean Dellemotte décrit la charge contre la représentation occidentale du monde et son anthropologie économique désespérément réductrice.

  • "Notre maison brûle et nous regardons ailleurs." Ce constat d'impuissance du président Jacques Chirac au Sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002, n'avait plus cours lors de la COP21 à Paris, en décembre 2015. Les consciences se sont réveillées : dans l'accord signé le 14 décembre, les 193 pays présents ont convenu de la nécessité de contenir le réchauffement "bien en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels".

    Le concert de louanges saluant le tour de force diplomatique de la France ne doit pas faire oublier que cet accord n'est qu'une étape dans une course de fond qui n'en est qu'à ses débuts. Tout d'abord, chacun a noté le profond hiatus entre les fortes ambitions affichées et la somme des engagements (non contraignants) pris par les Etats. Ceux-ci nous conduisent plutôt vers un réchauffement de 3 °C en 2100, dont les conséquences seraient catastrophiques.

    En outre, le changement climatique est loin d'être le seul danger environnemental causé par nos modes de vie. Au-delà des problèmes d'énergie et d'émissions de gaz à effet de serre, le monde vivant est entré dans une crise globale, aux effets déjà très lourds. Le rythme de disparition des espèces donne le vertige. Sous la pression d'une utilisation toujours plus intensive des sols et des ressources, la dégradation accélérée des écosystèmes du monde entier menace des fonctions aussi essentielles pour la vie que l'épuration de l'eau et de l'air, l'alimentation, la fertilité des sols, la prévention des inondations. et la régulation du climat. Car plus de la moitié du CO2 est aujourd'hui captée par les océans, les sols et la végétation. Or l'acidification des eaux de mer, l'artificialisation des sols et la déforestation érodent ces "puits de carbone". Des écosystèmes appauvris rendent aussi les hommes beaucoup plus vulnérables aux perturbations du climat.

    Ces dégradations sont d'autant plus angoissantes que les processus du vivant ne sont pas linéaires : passé certains seuils, les évolutions s'accélèrent. Au niveau international, la communauté scientifique se mobilise : récemment créé, la Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) est à la préservation des écosystèmes du monde entier ce que le Giec est au climat. En France, le projet de loi pour la reconquête de la biodiversité, de la nature et des paysages est enfin arrivé en janvier 2016 au Sénat.

    Ce qui n'empêche pas le gouvernement de lancer au même moment le chantier de l'aéroport de Notre-Dame-des-Landes sur une des dernières grandes zones humides de l'Ouest de la France. Une illustration parmi tant d'autres des contradictions entre les bonnes intentions affichées et les actes.
    Réconcilier les intentions et les actes C'est à réduire ces contradictions qu'il faut maintenant s'atteler. Ce ne sera pas facile. Au moins la lutte contre le changement climatique peut-elle s'appuyer sur une métrique apparemment simple - l'"équivalent CO2" - et sur des objectifs quantifiables. Cette métrique se coule aussi dans le langage économique : il est possible de traduire les émissions de gaz à effet de serre en termes monétaires, même si les outils permettant d'assigner une valeur au carbone font débat entre les économistes. En revanche, comment comparer la valeur des "services" rendus par des écosystèmes aux bénéfices économiques attendus des équipements qui les détruisent ? Faut-il payer ces services pour les préserver ? Peut-on "compenser" la destruction d'un milieu ?

    Peut-on réconcilier économie et écologie ? Certes, les deux termes sont très proches par leur étymologie. Tous deux dérivent de l'oikos, la "maison", dont l'écologie est la science (logos) et l'économie, la règle ou l'administration (nomos). L'oikos de l'économie renvoie à un groupe humain - le foyer, l'entreprise, l'Etat. -, alors que l'oikos de l'écologie, c'est la nature. Mais quand les sociétés humaines menacent, en portant atteinte aux équilibres naturels, de se détruire elles-mêmes, il est urgent de remettre de l'ordre dans la "maison".

    Pour l'économie standard de l'environnement, la solution est claire, au moins en théorie : il faut faire entrer la nature dans le système des prix et la logique marchande. La soumettre aux régulations économiques est la meilleure manière de la sauvegarder. Manifestation, parmi d'autres, de l'impérialisme fruste de la "science économique" : comme si la logique du vivant, les interactions innombrables entre espèces et milieux étaient solubles dans le réductionnisme du calcul économique.
    Renversement de perspective L'économie écologique renverse la perspective : la sphère économique ne peut prétendre englober l'environnement, au contraire, c'est elle qui est, de fait, insérée dans la biosphère. C'est la voie qu'explorent les auteurs de ce numéro [1]. Croisant les apports des sciences de la nature et des sciences sociales, cette approche pluraliste forge des concepts et des outils pour affronter les défis environnementaux contemporains.

    Comment produire dans les limites de la biosphère ? Comment préserver les écosystèmes et les services qu'ils apportent aux sociétés humaines ? Dans quels cas les instruments économiques sont-ils pertinents (et dans quels cas ils ne le sont pas) ? Qu'est-ce qu'une trajectoire économique soutenable ? Quels rapports de pouvoir sous-tendent les conflits environnementaux ? Contrairement aux économistes standard, les économistes écologiques ne livrent pas de solution "clés en main". Mais ils instruisent le débat. Un pas vers la "démocratie écologique" que le philosophe Dominique Bourg [2] nous enjoint de construire.
    Sandra Moatti

  • Exit, Voice and Loyalty, dans un essai célèbre paru en 19701, l'économiste Albert O. Hirschman distinguait trois stratégies face à une organisation insatisfaisante : la défection (exit), la prise de parole (voice) ou le loyalisme (loyalty). La première est typique de l'acteur économique, tel le consommateur qui se détourne d'un produit, la deuxième relève de la mobilisation politique, quand la troisième exprime l'attachement à l'organisation malgré le mécontentement que celle-ci suscite.

    Ces trois postures peuvent se combiner. Ainsi, David Cameron a voulu utiliser le référendum (la menace d'exit) pour appuyer les revendications (voice) du Royaume-Uni auprès de ses partenaires européens. Mais il avait mal mesuré à quel point l'attachement des Britanniques à l'Union européenne (loyalty) était faible, et le camp du leave l'a emporté. Cela n'a rien d'étonnant : les Britanniques ont toujours vu l'Union d'abord comme un grand marché, à qui ils reprochent d'outrepasser son rôle. Or la défection est précisément le comportement qui domine sur un marché, parce que les liens d'attachement y sont faibles.

    Une idée neuve en Europe.
    Le Brexit révèle et exacerbe un malaise général au sein de l'Union. Les Européens sont-ils heureux ? C'est pourtant l'Europe qui, à l'époque des Lumières, fait du bonheur un concept politique. "Le bonheur est une idée neuve en Europe", disait l'abbé Sieyès, après que les révolutions américaine et française ont conféré au bonheur une dignité constitutionnelle. En 1776, nourrie par les écrits des philosophes européens, la Déclaration d'indépendance américaine énonce un droit inaliénable à la "recherche du bonheur". Le préambule de la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789 vise "le bonheur de tous" et la déclaration montagnarde de 1793 affirme que "le but de la société est le bonheur commun".

    Ces Constitutions dessinent certes deux rapports différents à l'Etat : une approche plutôt libérale aux Etats-Unis, l'Etat devant surtout ne rien faire qui puisse nuire à la quête personnelle du bonheur ; une approche plus solidariste en France, où l'Etat est censé agir en faveur du bonheur commun. Dans cette perspective, l'inscription constitutionnelle du bonheur peut être vue comme la base des droits sociaux2. Mais, dans les deux cas, le bonheur est à la base du contrat social, c'est lui qui légitime les revendications des citoyens, voire le renversement d'un régime qui ne respecterait pas ce principe suprême.

    Mais il existe une autre tradition européenne, contemporaine de la première, qui fait du bonheur le produit des échanges libres et non faussés entre les individus. C'est alors le bon fonctionnement du marché qui permet d'atteindre l'optimum social. La construction européenne ressort évidemment de cette seconde tradition.

    Le malaise commence quand l'union ainsi mise en place non seulement ne remplit plus sa promesse propre (le bonheur via la prospérité), mais aussi empiète sur le contrat social établi au niveau de chaque nation. Car c'est bien là le sentiment qui désormais s'exprime, soit dans une version libérale - l'Union européenne impose une multitude de règles sur lesquelles le citoyen n'a pas prise -, soit dans une version sociale - les protections et les services publics nationaux sont menacés par la mise en concurrence des systèmes fiscaux et sociaux et par la mise sous tutelle des politiques économiques. Or l'Union, dans son fonctionnement actuel, ne paraît laisser le choix aux mécontents qu'entre une défection catastrophique (les Britanniques) et un loyalisme subi (les Grecs). Alors que c'est à travers la prise de parole que les organisations et les institutions s'adaptent et perdurent.

    Le malaise est aussi palpable en France : le président de la République a beau nous dire que "ça va mieux" en exhibant le frémissement de la courbe du chômage, il peine manifestement à convaincre. Pourtant, dans les enquêtes, les Français se montrent moins pessimistes sur leur sort individuel que sur le destin collectif. Et la quête du bonheur privé les occupe plus que jamais, si on en juge par la profusion de livres consacrés au sujet sur les étals des libraires. Car, ne l'oublions pas, le bonheur est aussi un business.

    Bonheur privé et bonheur public.
    Les textes de ce premier dossier sont traversés par ce questionnement : comment s'articulent bonheur privé et bonheur public ? Parce qu'il y a autant de définitions du bonheur que d'individus, de cultures et d'époques, le courant de "l'économie du bonheur" considère qu'il vaut mieux demander directement aux gens comment ils se sentent. Mais ce bien-être quantifié à grand renfort d'enquêtes subjectives est-il vraiment le bonheur ? Ces mesures apparemment neutres n'instaurent-elles pas des normes implicites ? Peut-on sur ces bases subjectives et purement individuelles bâtir et évaluer des politiques publiques ? C'est l'objet du débat entre Claudia Senik, spécialiste de l'économie du bonheur, et Florence Jany-Catrice, qui considère ce courant avec le regard critique de la socio-économie.

    Les économistes du passé se sont déjà posé des questions proches de celles qui agitent les économistes d'aujourd'hui. Mais ils n'ont pas toujours apporté les réponses dont on les crédite sans les avoir lus. Laurie Bréban revisite la philosophie morale de Smith et Nathalie Sigot montre les tensions qui traversent l'oeuvre de Bentham : pour le père de l'utilitarisme classique, le calcul individuel des plaisirs et des peines ne produit pas spontanément du bonheur collectif.

    Enfin, le monde du travail est un autre terrain, où la conciliation entre le bien-être individuel des travailleurs et l'intérêt collectif de l'entreprise devient un objectif de plus en plus revendiqué, comme le rappelle Marc Mousli. Jusqu'à la fusion totale des intérêts ? Certains voudraient y croire - ou y faire croire.

  • A peine séchée l'encre de la loi notre, qui redéfinit le périmètre des régions et étoffe leurs compétences, les Français sont appelés en décembre prochain à choisir les nouveaux élus de ces collectivités. Pourtant, on peut parier que les débats de fond portant sur les stratégies proposées et les moyens de leur mise en oeuvre ne seront pas au centre de la campagne électorale. Car l'enjeu majeur de ce scrutin est ailleurs, dans la montée du Front national et sa possible victoire dans le Nord-Pas-de-Calais-Picardie et en Provence-Alpes-Côte d'Azur.

    Au-delà des spécificités régionales, c'est dans la "France périphérique" croquée par Christophe Guilluy, France du périurbain, des villes petites et moyennes, de la campagne plus ou moins urbanisée, que le FN moissonne les voix. Au contraire, comme le montrent les cartes établies par Jacques Lévy, il est beaucoup moins présent dans les grandes villes. De là à dire que les métropoles sont des concentrations de nantis bien installés dans le train de la mondialisation et le reste du territoire peuplé de laissés pour compte subissant de plein fouet les mutations économiques, il n'y a qu'un pas qu'il ne faut pas franchir : des territoires non métropolitains se portent bien et la désespérance sociale touche aussi les grandes villes.

    Pourtant, la géographie du vote FN envoie un signal qui pose de sérieuses questions sur la dynamique de nos territoires.

    La première est celle du pouvoir d'entraînement des métropoles sur l'ensemble du pays. La France est soumise, comme le reste du monde, à la logique de la métropolisation, tendant à concentrer la valeur dans des ensembles urbains de grande taille. Dans l'entretien qu'il nous a accordé, Pierre Veltz revient sur les liens étroits qui unissent mondialisation et métropolisation, et sur les effets de diffusion et de redistribution de la richesse des grandes villes. La redistribution par les dépenses publiques et la mobilité des personnes, mise en évidence par Laurent Davezies, reste puissante en France. Mais, comme partout, la mondialisation des chaînes de valeur limite les effets d'entraînement productif au niveau national.

    La deuxième question est celle des possibilités de développement endogène des territoires périphériques. Le message de la contribution de Frédéric Gilli est à cet égard encourageant : dans une économie où les innovations naissent de plus en plus au contact des usages, tous les territoires, et pas seulement le coeur des grandes métropoles, recèlent un potentiel. Mais ce potentiel n'adviendra que s'il est soutenu et accompagné.

    Ce qui renvoie à la troisième question, celle de la gouvernance territoriale. Or, comme l'illustre la récente réforme territoriale dont Daniel Béhar fait une lecture éclairante, nos gouvernants se focalisent sur l'architecture institutionnelle et la définition des fiefs de chacun. Au détriment de la construction de politiques locales de qualité. Le système allemand, décrit par Henrik Uterwedde, même s'il n'est pas exempt de défauts, est beaucoup plus favorable au développement économique local. Cette réussite est bien sûr affaire de moyens financiers - le budget de la Bavière est dix fois plus élevé que celui de l'Ile-de-France à population équivalente -, mais pas seulement : l'intensité des relations entre tous les échelons du pouvoir et l'accompagnement de proximité des entreprises du Mittelstand sont tout aussi déterminants.

    Car, en définitive, la principale ressource d'un territoire est l'intensité des liens que l'ensemble de ses acteurs, publics mais aussi privés, auront su tisser entre eux, mais aussi au-delà de leur environnement proche - parce que les circuits courts ne suffisent pas à faire un modèle de développement. L'économie contemporaine est relationnelle et c'est aussi vrai pour les fonctions qui animent le coeur des grandes métropoles mondiales que pour les initiatives qui naissent dans les territoires ruraux. Malheureusement, un parti prônant le repli sur soi est encore moins bien placé que les autres pour le comprendre.
    Sandra Moatti

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