Minuit

  • Il y a eu la Nouvelle Vague. Mais avant elle, il y avait eu le tsunami critique qui l'annonçait et sur lequel elle a surfé. Rohmer, Rivette, Truffaut ont manié le stylo avant la caméra. Avec verve, vigueur et ce qu'on pourrait appeler une rigueur capricante, ils ont excellé dans les exercices d'admiration, comme dans l'art d'administrer des corrections rarement fraternelles. Escarmouches, coups d'éclat : l'assaut est mené tambour battant contre le cinéma de papa ; et c'est dans cette brèche que, devenus cinéastes, ils s'engouffreront.
    L'année 2020 aura donc été faste au moins pour les cinéphiles, puisque cette masse d'écrits se trouve désormais recueillie et remise en circulation.
    Marc Cerisuelo a conçu cet ensemble et s'est associé à Antoine de Baecque et Dork Zabunyan pour évoquer ces trois mousquetaires de la Nouvelle Vague critique.

  • La gangrène

    Collectif

    Le gouvernement a fait saisir, le 19 juin, les exemplaires d'un livre, La Gangrène, que venaient de publier Les Éditions de Minuit. Ce livre reproduisait des déclarations de cinq détenus algériens, pour la plupart étudiants, qui affirmaient avoir été abominablement torturés dans les locaux de la D.S.T., rue des Saussaies, à Paris, entre le 2 et le 12 décembre 1958.
    Le gouvernement a justifié cette saisie, dans un communiqué officiel, par le caractère « infamant et mensonger » du livre. Jeudi, au Sénat, répondant à une interpellation de M. Deferre, M. le premier ministre ajoutait que cet « ouvrage infamant », « affabulation totale qui ne saurait représenter en quoi que ce soit l"ombre de la vérité » avait été « rédigé par deux écrivains stipendiés du parti communiste ».
    Que le gouvernement considère les faits évoqués dans La Gangrène comme infâmes, il n'est pas un Français qui ne s'en réjouira.

    Jérôme Lindon, 29 juin 1959 Ce livre publié en juin 1959 a été aussitôt saisi.

  • On se rappelle comment, en décembre 1961, l'opinion française assista à cet épisode grotesque, qu'on n'ose dire scandaleux, tant nous avons vu de scandales, mais d'une qualité particulière d'absurdité : le jugement et la condamnation de Jérôme Lindon, directeur des Éditions de Minuit, pour avoir publié Le Déserteur, roman. Jérôme Lindon vient de publier, sous le titre « Provocation à la désobéissance » le compte rendu sténotypique des débats, augmenté de quelques pièces annexes, lettres et documents. L'aspect mineur du scandale est celui qui apparaît le premier : poursuivre un éditeur, sous prétexte qu'il a publié un roman contenant certains traits autobiographiques (ce qui est le cas de bien des romans !) en lui imputant les opinions d'un personnage de ce roman. Mais le véritable scandale n'est pas là : il est d'abord d'entendre des magistrats user, pour arriver à une condamnation, d'une dialectique boîteuse, de citations tronquées, d'affirmations qu'on aimerait croire sincères. « Tout le monde est d'accord contre la torture », affirment juges et procureurs. Et de condamner Lindon. [.]. Dans les grands procès politiques de ces dernières années, celui du réseau Jeanson, celui de Georges Arnaud, celui de l'abbé Davezies, les débats prenaient l'allure d'un véritable combat politique, et la défense démontrait clairement l'inanité du prétendu « arbitrage » d'un tribunal acquis par avance, pour des raisons politiques, au thèses de l'accusation.

    Paul-Louis Thirard, Tribune socialiste, 24 février 1962

  • Pour Eric Chevillard

    Collectif

    • Minuit
    • 9 January 2014

    Puisque Éric Chevillard s'obstine au fil de ses livres, à coup de raisonnements absurdes, de refus des conventions narratives et d'invention de formes aberrantes, à construire une oeuvre qui ne ressemble à aucune autre, peut-être est-il temps pour les critiques de s'intéresser à ce cas singulier de folie littéraire et d'étudier ses textes.

    Pierre Bayard

  • La faculte de juger

    Collectif

    Juger, c'est trouver l'exemple qui atteste la loi.
    Et, inversement, quand on n'a pas la loi d'abord, c'est imaginer la règle que recèle et qu'exige le cas. le juge dispose d'un code, le cas à juger y est traité. l'arrêt se termine alors, en principe, par application de l'un à l'autre. mais en fait le juge doit encore juger que le cas est bien tel cas prévu par le code. ou pire, si le cas n'y est pas traité, le juge doit en juger sans règle préétablie, et son jugement peut faire jurisprudence.
    Cette "prudence" est la vertu de se bien guider sans boussole. avant l'institution.
    Déboussolés autant et plus que nous le sommes, six philosophes examinent ici comment juger quand la loi manque. l'occasion leur en est donnée par les écrits de l'un deux, lyotard, lors d'un colloque à cerisy en 1982. le présent titre fait allusion à kant. la force de juger ne fait pas seulement l'objet de la critique, elle est ce qui tend son ressort.
    Elle s'exerce et se réfléchit dans l'éthique et la politique, dans l'évaluation pratique ou esthétique, dans l'invention littéraire, scientifique, artistique. elle est peut-être toute l'énergie du philosophe, sa faiblesse invincible.

  • Les guerres de décolonisation marquent la fin des empires : telle est la leçon transmise par les manuels scolaires. Mais les empires ne disparaissent pas des esprits aussi facilement que des mappemondes. L'histoire des sociétés impériales fait toujours l'objet de vives controverses et les préjugés sur les peuples et la hiérarchie des cultures qui justifiaient les entreprises coloniales ont la vie dure. Ainsi vivons-nous toujours au miroir des empires.
    Le déclin du colonialisme politique est concomitant de l'émergence des études dites " postcoloniales ". Ces recherches, enfin reconnues en France, sont aujourd'hui intégrées dans une histoire mondiale des formes politiques impériales, qui va de la Rome antique et de la Mongolie à l'Autriche-Hongrie et à l'Union soviétique, en passant par les empires chinois ou insulindien. Ce " grand angle " restitue mieux les concurrences entre sociétés impériales, ainsi que les intenses circulations entre colonies et métropoles. Il permet aussi de poursuivre autrement l'enquête postcoloniale, qui s'était surtout penchée sur la fonction politique des clichés (orientalistes en particulier), en reconstituant l'histoire intellectuelle des colonisés.
    Comment reconstruire, sans l'essentialiser, la culture indigène des colonisés ? Que nous apprennent sur nous-mêmes ces sources nouvelles venues des périphéries des anciens empires ? Ce numéro de Critique offre quelques réponses. L'Histoire à parts égales de Romain Bertrand est analysé par Jean-Frédéric Schaub, lui-même spécialiste des contacts entre empires. Thomas Brisson retrace le débat anthropologique suscité par Rétrovolutions de Jean-Loup Amselle. Avec Guillaume Bridet lecteur de France Bhattacharya, nous partons pour le Bengale précolonial et colonial. Catherine Jami nous entraîne dans la Chine de l'empereur Kangxi adoptant les mathématiques " occidentales ". L'entretien que nous a accordé l'historien américain Frederick Cooper, excellent connaisseur du colonialisme en Afrique et auteur d'une somme sur les empires dans l'histoire mondiale, complète ce parcours en terre d'empires.

  • Philosophie et judaïsme

    Collectif

    • Minuit
    • 7 February 2008

    Philosophie juive : Athènes à Jérusalem, Athènes et Jérusalem, Athènes ou Jérusalem. La philosophie dans le monde juif existe d'abord en posant la question de son droit à exister, face aux textes révélés, et en nouant le rapport entre philosophie et religion autour du "problème théologico-politique". Au Moyen Âge, penseurs juifs et musulmans s'interrogent, à partir de références philosophiques partagées, sur l'accord ou l'opposition entre foi reçue et pensée humaine autonome : les vies parallèles de Maïmonide et d'Averroès ont ici valeur emblématique. À l'époque des Lumières, la pensée juive contribue à définir les conditions de la tolérance et à délimiter les attributions des États et des pouvoirs spirituels. Dans la période contemporaine, des figures majeures (Martin Buber, Gershom Scholem, Franz Rosenzweig, Leo Strauss, Emmanuel Lévinas) ont utilisé une matière théologique dispersée pour penser autrement les tragédies et les espoirs de leur siècle.

  • Il n'a pas manqué en France, depuis un siècle, de passionnés du Japon : romanciers, peintres, promeneurs - émerveillés de ses sentiers, engoués de ses coloris, épris de ses écrits. Il y a longtemps, donc, que des transfuges éblouis se sont mis, eux et leurs oeuvres, sous l'empire d'un Japon à la fois réel et réinventé. Peut-être le dernier de ces rêveurs de Japon fut-il le Roland Barthes de L'Empire des signes. Son livre n'aurait cependant jamais existé sans Maurice Pinguet, véritable « passeur » entre Europe et Japon, dont les textes « japonais », restés inédits en France, nous sont aujourd'hui donnés à lire. Michaël Ferrier incarne une autre génération de passeurs. Installé au Japon où il enseigne, auteur du remarqué Tokyo Blues, il revient cet automne avec Sympathie pour le fantôme. Le romancier est aussi chroniqueur de cette tradition d'échanges qu'il perpétue dans Japon : la barrière des rencontres. Saveur, savoir : l'impressionnisme de Barthes avait-il tort de faire du Japon la terre des surprises et des émerveillements ? Jean-Claude Bonnet, François Noudelmann, Jean-Frédéric Schaub et Michel Wieviorka sont les auteurs des articles ici réunis autour d'un Japon plus proche que jamais et toujours lointain.

  • été 2009

    Collectif

    • Minuit
    • 4 June 2009

    Ce numéro s'ouvre sur la suite de la dissertation de Schelling Sur le rapport du réal et de l'idéal dans la nature, publiée en 1806 en guise de préface à la seconde édition de l'Âme du Monde (1798) - dont le début a été publié dans le numéro précédent. Rappelons qu'elle tend à faire le lien entre la Naturphilosophie du jeune Schelling et celle qui, à partir de 1801, vient s'intégrer au système de la « philosophie de l'identité » ; à partir d'une redéfinition dynamique de l'absolu comme intrinsèque du fini et de l'infini, et désir infini de sa propre révélation, Schelling reconstruit les concepts essentiels d'une philosophie de la nature destinée à élucider les modalités de la présence de l'absolu.
    Suit un article de Jean Vioulac intitulé « Capitalisme et nihilisme. Marx et la question du dépassement de la métaphysique ». Si Heidegger définit la technique comme métaphysique accomplie, Marx est pour l'auteur le penseur de cet accomplissement. Fondée sur la logique de Hegel, l'analyse marxienne du capitalisme y découvre un dispositif où l'universel abstrait s'autoproduit en opérant une subsomption systématique des travailleurs vivants ; vu que son inversion de la métaphysique hégélienne le conduit à définir l'être par le travail singulier, Marx voit en ce dispositif un processus d'annihilation où s'accomplit l'essence même de la métaphysique - à savoir le nihilisme.
    Dans « Levinas ou l'autre solitude », Christophe Perrin montre que, rompant avec l'évacuation de la solitude hors du champ philosophique, Levinas fait de celle-ci un motif phénoménologique déterminant - et ce dès ses premiers essais, qui le mènent de l'existence à l'existant. Loin de la confondre avec l'isolement ou la désolation, de la dédoubler en solitude du solitaire et l'esseulé, ou de la ramener à des actes intersubjectifs comme le délaissement, l'abandon, l'exil ou la séquestration, il lui confère une fonction centrale dans l'« économie générale de l'être » à laquelle s'oppose l'autrement qu'être - rédigeant ainsi les prolégomènes à une possible phénoménologie de la solitude.
    A rebours d'une conception providentialiste de la mort, qui la voit comme le prix nécessaire de la vie des individus ou du groupe, Philippe Huneman souligne, dans « L'individualité biologique et la mort », le changement de perspective radical qu'induit la vision néodarwinienne : l'explication de l'origine évolutionnaire de la mort insiste sur le primat logique de la mort « accidentelle » sur la mort intrinsèque des organismes ou la sénescence - elle la voit en effet comme un sous-produit de l'action de la sélection naturelle dans des environnements définis par le risque plus ou moins élevé de mort accidentelle. L'auteur examine les perspectives récentes de la biologie cellulaire sur la mort, afin de construire une vision d'ensemble de la contribution des biologies fonctionnelle et évolutive à propos de l'émergence de la mort comme telle, ainsi que de l'articulation des diverses « morts » à plusieurs échelles de la hiérarchie biologique (p. ex. les cellules et les organismes).
    D. P.

  • Libérer les animaux ?

    Collectif

    • Minuit
    • 3 September 2009

    Il y a plus de trente ans, Critique publiait un numéro spécial intitulé « Animalités ». Depuis, la question des animaux a considérablement évolué. Alors que dans les années 70, l'interrogation portait essentiellement sur ce qui différencie l"homme de l'animal - ou l"animal de l'homme -, l'intérêt s'est aujourd'hui déplacé vers la question des obligations que nous imposent, à nous les humains, le fait de vivre dans un monde où les animaux ne font plus simplement partie du décor et ont droit, eux aussi, à une vie qui vaille la peine d'être vécue.

    L'heure est donc à la « libération » des animaux, comme l'indique le titre donné à ce numéro spécial, reprenant un slogan adopté par certains mouvements politiques. Le point d'interrogation ajouté veut indiquer que ces revendications politiques ont suscité chez les philosophes (souvent anglo-saxons) un ensemble d'interrogations d'ordre éthique, remettant en question des notions telles que celle de justice et débouchant, comme c'est souvent le cas, sur des interrogations pratiques - du genre : faut-il mieux sauver un animal en bonne santé ou un nouveau-né lourdement handicapé ? s'il est vrai que l'homme est un animal, peut-on, sans indécence, assimiler certains hommes à des animaux ? faudra-t-il renoncer au gigot des familles le dimanche ?

    Par ailleurs, il nous a semblé utile de mener une enquête sur les circonstances dans lesquelles des hommes sont au contact des animaux - que ce soit pour des raisons professionnelles, dans les abattoirs par exemple, ou pour des raisons sentimentales, lorsque le droit et la société ont (ou n'ont pas) à juger des relations amoureuses entre animaux « humains » et « non humains ».

  • Pour être fort ancien, n'en conserve pas moins ce qu'il faut bien appeler une brûlante actualité. Car aujourd'hui, comme jadis et naguère, des liens complexes se nouent entre la magie et l'art, la religion, la science, la politique. L'espoir reste vif de maîtriser, par l'artifice ou l'imagination, des processus invisibles - naturels ou surnaturels -, en vue d'obtenir des effets sensibles. Pour éclairer quelque peu ces zones d'ombre de notre activité mentale, volontiers rejetées dans les ténèbres de l'occultisme mais obstinément présentes dans notre vie concrète et inconsciente, les auteurs rassemblés ici ont adopté des points de vue très divers. Mais une double démarche apparaît nettement : en historiens, ils ont mis en lumière quelques pratiques méconnues, quelques moments décisifs - de Rome à Byzance et à Albert le Grand, de Ficin à Diderot, de Novalis aux prophètes africains, sans négliger Robert-Houdin ni l'actuel illusionnisme ; en philosophes, ils ont examiné de près l'étrange relation tissée entre la puissance magique et ce qui s'est défini comme " raison ". Aucun ne s'est hâté de réduire la magie à une superstition puérile ou à une idéologie délirante.

  • Ce numéro s'ouvre par la traduction, due à W. Feuerhahn, de la seconde partie du premier article méthodologique de Max Weber, « Roscher et Knies et les problèmes logiques de l'économie politique historique », intitulée « Knies et le problème de l'irrationalité ». Weber y critique la conception qu'a Knies des limites de l'intelligibilité en économie politique limites qui tiennent, selon ce dernier, à la relativité historique et nationale, ainsi qu'à l'irrationalité des comportements humains libres, qu'il oppose au caractère nomologique des processus naturels. Weber dénonce chez Knies une confusion entre déterminisme causal et caractère nomologique, causalité et légalité, et s'oppose à tout repli des concepts épistémologiques d'explication et de compréhension sur l'opposition ontologique entre nature et esprit.
    Dans « Max Weber et l'explication compréhensive », W. Feuerhahn clarifie les enjeux de cette critique weberienne de Knies. Partant de la controverse traditionnelle « expliquer/comprendre », qui fait figure de topos de l'épistémologie des sciences de l'homme, il s'attache à relativiser la présentation de l'explication et de la compréhension comme méthodes inconciliables rapportées à des domaines ontologiques hétérogènes, et montre comment Weber refuse tout ancrage ontologique de l'opposition entre sciences nomologiques et sciences de la réalité dans les régions nature et esprit, pour les déterminer par leurs visées épistémiques respectives (dont il brosse un tableau synthétique), et fait place, au sein des sciences historiques de la culture, à la notion d'explication compréhensive qui concilie ces deux orientations fondamentales.
    Dans « Le visage défiguré », J. Vioulac entend dédouaner la pensée de Levinas de la double critique qui lui fut adressée : d'avoir été dupe de la morale, et d'avoir amorcé une tentative de dépassement de l'hegelianisme qui se serait soldée par un échec. Prenant le contre-pied du célèbre article « Violence et métaphysique » où Derrida affirmait que la relation à autrui thématisée par Levinas se réduisait à la dialectique intersubjective magistralement décrite par Hegel dans la Phénoménologie de l'esprit, J. Vioulac montre comment cette dialectique subordonne intégralement la description phénoménologique à la logique, en réduisant le rapport à autrui à un moment interne au syllogisme de la conscience de soi ; et comment la subordination de l'individu à l'universel dans la philosophie hegelienne de l'Etat confirme sans équivoque le non-apparaître d'autrui comme tel à la conscience, l'impossibilité du face-à-face entre consciences, et le régime de violence propre à la métaphysique.
    Le numéro se clôt avec « La rationalité et la causalité dans le réalisme interne de Putnam », où M. Kistler part du constat de la mutation essentielle survenue à la fin des années soixante-dix dans la position philosophique de Putnam laquelle passe de la thèse réaliste de la vérité en soi des énoncés scientifiques, indépendante de leur cognoscibilité subjective, à une position critique affirmant l'incohérence d'un tel « réalisme métaphysique ». L'enjeu essentiel de l'article de M. Kistler réside dans la démonstration que cette critique du réalisme conduit implicitement Putnam à un relativisme qui prive de sens la notion de vérité scientifique absolue, et repose en outre sur un argument dirigé contre la réalité des relations causales dont l'auteur met en évidence le caractère contestable.

  • Le public français, depuis plusieurs années déjà, fait un triomphe aux écrivains venus des «îles» :
    Patrick Chamoiseau, Maryse Condé, Raphaël Confiant et bien d'autres. Le Salon du Livre 2006,
    dédié à une «francophonie» où ces écrivains figurent en bonne place, vient de battre un record
    historique d'affluence.
    Mais l'allant et le talent ne sont pas l'apanage des seules Antilles françaises, ni même de la zone
    francophone de l'espace caraïbe.
    On l'oublie souvent en France : cet espace caraïbe est une mosaïque de peuples, d'histoires, de
    langues - et de littératures. Le roman, l'essai, la poésie s'écrivent là-bas en français, mais aussi en
    anglais, en espagnol, en néerlandais et, bien sûr, en créole.
    Ce numéro spécial de Critique propose donc un ambitieux portrait de groupe des littératures
    caraïbes. On y découvre des écrivains, mais aussi les traditions particulières dans lesquels ils
    s'inscrivent. À travers des oeuvres singulières et souvent admirables, c'est tout le mouvant paysage
    de ces cultures métissées, à la fois locales et décentrées, qui se donne à voir.
    Ce numéro a été coordonné par un pionnier des études littéraires caribéennes, le Professeur James
    A. Arnold, de l'Université de Virginie (Charlottesville). Il propose au lecteur douze études au fil
    desquelles sont évoquées les oeuvres d'une cinquantaine d'écrivains. Il offre en outre quatre textes
    de fiction inédits, qu'ont bien voulu nous confier Maryse Condé, David Dabydeen, Rita Indiana
    Hernandez et Ellen Ombre.

  • Il n'est guère de discours sur le théâtre, aujourd'hui, qui n'en déplore la crise. Ce mot commode recouvre des constats disparates : depuis la désaffection du public jusqu'à l'incertitude des gens de théâtre sur l'avenir de leur art. Et chacun d'incriminer pêle-mêle la panne d'inspiration des auteurs dramatiques, la concurrence spectaculaire des images technologiques ou le prix élevé des fauteuils d'orchestre...
    C'est oublier que le théâtre vit de ses propres crises. Quand sa forme semble se perdre, c'est que, comme Protée, il est en train d'en changer. Théâtre d'acteurs, théâtre de textes, de metteurs en scène, de dramaturges : autant d'avatars aux XXe et XXIe siècles de son génie polymorphe.
    Nous assistons à une nouvelle mue, plus importante que toutes celles-là, puisqu'elle porte sur l'illusion théâtrale elle-même. Le théâtre contemporain substitue le « décadrement » à la représentation, le jeu de la figuration aux prestiges de l'illusion ; et il invente un nouveau rapport avec le public, qu'il émancipe en le dé-fascinant.
    Ce numéro tente d'analyser ce grand mouvement. Il suit les lignes de fracture qui traversent le monde du théâtre. Il explore ses zones de conflits. Il examine la façon dont sont reposées les questions de la mise en scène, de la dramaturgie, de la traduction. Il a en somme pour ambition de figurer ce champ de forces, cet agôn, sans lequel le théâtre n'existe pas ; et de montrer en quoi le théâtre ainsi redéfini reste, dans la cité, une présence nécessaire.

  • Romantisme : le mot fait sourire. Mais quel mouvement d'art et d'idées a autant façonné la modernité européenne ? Non pas, bien sûr, le romantisme des «pleurards» et «rêveurs à nacelles» que raillait déjà Musset. Non pas le romantisme étroit et souvent étriqué de la tradition française. Mais le «romantisme large» dont parlait Barthes, qui ne se laisse pas enfermer dans deux ou trois décennies du XIXe siècle ; qui n'est ni français, ni allemand, ni anglais, mais européen. «L'Europe romantique» n'est pas la somme des littératures et cultures nationales : c'est une internationale des nationalités, différente du cosmopolitisme de la République des lettres à l'âge classique. Plus proche, pour le meilleur et pour le pire, des aspirations et contradictions qui sont les nôtres. Le troisième millénaire, qu'André Malraux prophétisait religieux, pourrait bien être Romantik, avec le k du kitsch et du Volapück, les deux idiomes de l'Europe moderne : fusion des idées, conflagration des langues, confusion des sentiments. Bonne raison d'aller voir dans le passé ce que l'avenir nous réserve. Bonne occasion de réunir des voix venues de plusieurs disciplines et pays pour réévaluer le romantisme aujourd'hui.

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