Alexis Lévrier

  • Au moment de son élection, Emmanuel Macron a été présenté comme l'homme d'un « nouveau monde » qui devait remplacer les pratiques anciennes. Mais, du point de vue de ses rapports avec la presse, c'est au contraire avec un très ancien monde que ce jeune président a d'emblée voulu renouer. Il apparaît en effet comme l'héritier assumé des monarques républicains qui l'ont précédé, au point que le terme « Jupiter » lui-même est emprunté au double septennat de François Mitterrand.
    Après un quinquennat Hollande marqué par des échanges incessants avec les journalistes, la « saine distance » voulue par Emmanuel Macron a dans un premier temps été bien accueillie. Mais cette attitude s'est très vite transformée en mépris et elle a conduit le Président à des erreurs, tel son comportement impérieux au moment de l'affaire Benalla. Son cas est loin de constituer une exception, puisque la logique même des institutions de la Ve République se prête à des rapports tendus entre le chef de l'État et la presse : du général de Gaulle à François Hollande, tous les prédécesseurs d'Emmanuel Macron ont ainsi été tentés, un jour ou l'autre, de mettre les journalistes au pas.
    Le risque est cependant réel, lorsque Jupiter cherche à imposer ses vues à Mercure, de saper les fondements de sa propre légitimité. Conscient sans doute de ce péril, et comme l'ont fait ses devanciers les plus habiles, le Président a consenti à de réelles inflexions après les épreuves qui ont marqué le début de son mandat. Mais, comme le montre cet essai, son attitude envers la presse n'a changé qu'en surface : même s'il a renoncé à employer ce mot, Emmanuel Macron restera sans doute jusqu'au bout un président « jupitérien ».

  • Lors de l'entrée en fonction de François Hollande, quatre de ses ministres, en plus du Président lui-même, vivaient avec des femmes journalistes. Ces unions sont particulièrement fréquentes depuis les années 1960 et suscitent depuis longtemps l'étonnement, voire la sidération, des médias étrangers. Fait nouveau, elles sont désormais dénoncées, en France même, par un nombre croissant d'observateurs.
    Mais ce phénomène est révélateur d'une proximité plus profonde et plus ancienne : depuis l'avènement de la presse, la tradition anglo-saxonne exige l'éloignement entre médias et pouvoir, alors que ces deux milieux entretiennent en France des relations étroites et ambiguës. La devise d'Hubert Beuve-Méry - " le journalisme, c'est le contact et la distance " - montre cependant toute la difficulté du travail des journalistes politiques, qui doivent en permanence concilier deux exigences contradictoires.
    Un homme politique étant aussi une source d'information, où s'arrête l'enquête et où commence la connivence ? La réponse à cette question est peut-être en train de changer, même en France. Depuis quelques années, de plus en plus d'hommes et surtout de femmes journalistes soulignent le danger de ces liaisons entre presse et pouvoir. Mais les habitudes ont la vie dure, et de nombreux exemples prouvent que l'endogamie de ces deux mondes demeure une étonnante singularité française.

  • Les « spectateurs » ont constitué, tout au long du xviiie siècle, un phénomène journalistique d'une extraordinaire vitalité. Des dizaines de périodiques se sont inspirés, en France, du Spectator de Steele et Addison, qui venait de connaître en Angleterre un succès sans précédent dans l'histoire de la presse. Le Spectateur français de Marivaux est le seul de ces journaux dont l'audience dépasse aujourd'hui le cercle des spécialistes. Ces périodiques oubliés méritent pourtant d'être redécouverts. Qu'ils se baptisent « censeur », « misanthrope », « spectatrice », « spectateur suisse » ou « inconnu », les auteurs de ces feuilles volantes ont largement contribué à renouveler le ton du journalisme littéraire. Les trois périodiques de Marivaux occupent, bien entendu, une place centrale dans l'histoire de ces journaux. Mais, aux yeux mêmes de ses confrères, l'auteur du Spectateur français est demeuré un modèle insaisissable, trop singulier pour être vraiment imité. C'est la naissance de ce « monde des spectateurs », dominé par la figure inclassable de Marivaux, que cet ouvrage tente de raconter.

  • Art médiatique conciliant l'image et le texte, la bande dessinée est née au creuset du journal : elle a dès l'origine exploité les enjeux de l'actualité, et a très vite imaginé des personnages qui sont eux-mêmes journalistes. Le lecteur croisera ainsi dans ce livre les parcours de nombreux héros reporters connus (Tintin, Lefranc, Fantasio, Jeannette Pointu) et moins connus (Marc Dacier, Guy Lebleu et bien d'autres), il se plongera dans l'histoire mouvementée des magazines (Pilote, Vaillant, Spirou...) et il pourra saisir les multiples interactions (historiques, culturelles, professionnelles, économiques) entre la bande dessinée et la presse.
    Si la perspective retenue concerne essentiellement la BD franco-belge, elle n'est pas exclusive : deux chapitres évoquent la tradition des comics anglo-saxons qui, depuis la naissance de Superman, a elle aussi vu naître un imaginaire du journalisme particulièrement riche. Le but de cet ouvrage est par ailleurs de montrer qu'en dépit de la mort de revues comme Pilote ou Tintin, la généralisation de l'album n'a fait disparaître ni les héros reporters ni la presse de bande dessinée.
    La troisième partie envisage ainsi le succès du reportage graphique et de magazines tels que La Revue dessinée, qui témoigne de la vivacité intacte des échanges entre le journalisme et le neuvième art. Maître de conférences à l'Université de Reims, Alexis Lévrier est spécialiste de l'histoire de la presse. Il a notamment publié Le Contact et la distance. Le journalisme politique au risque de la connivence (Paris, Les Petits Matins, 2016) et, avec Adeline Wrona, Matière et esprit du journal, du Mercure galant à Twitter (Paris, Sorbonne Université Presses, 2013).
    Guillaume Pinson est professeur au Département de littérature, théâtre et cinéma de l'Université Laval. Ses recherches portent sur l'histoire de la culture médiatique et il codirige le projet Médias 19. Son dernier ouvrage s'intitule La Culture médiatique francophone en Europe et en Amérique du Nord, de 1760 à la veille de la Seconde Guerre mondiale (Québec, PUL, 2016).

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