Alexandre Gefen

  • Loin d'être une essence, la littérature est avant tout une idée. Cet essai entend en faire l'histoire, de l'apparition du mot et de la naissance du concept au tout début du XIXe siècle à ses étonnantes métamorphoses contemporaines.
    Car le territoire de littérature connait aujourd'hui une formidable extension :
    De la littérature définie par son désintéressement, son autonomie, aux écritures contemporaines volontiers sociales et politiques, du sacre de l'auteur aux amateurs de fanfictions, du souci unique du style à la non-fiction, de l'apologie de l'originalité à l'exigence de l'enquête, de la solitude du créateur aux littératures de terrain, du roman romanesque aux écritures du monde non humain, du culte du texte aux écritures hors du livre, du tropisme occidental à la world literature, d'une conception linguistique à une approche informée par l'anthropologie culturelle et les sciences de la nature.
    Que s'est-il passé ? Pourquoi avons-nous longtemps identifié la littérature à l'art pour l'art ? Quels chemins a emprunté ensuite notre idée de la littérature, après s'être définie par son inutilité et son intransitivité, pour nous apparaître désormais comme une pratique communicationnelle et relationnelle, à la fonction éthique et même démocratique ? C'est en faisant la généalogie longue et complexe de l'idéologie esthétique qui a dominé la littérature moderne et ses institutions, en interrogeant ses valeurs supposées universelles, en questionnant sa religion du texte et ses manières de produire des distinctions, en mettant en perspective les études littéraires qui l'ont accompagnée, que l'on peut comprendre une conception de la littérature comme un concept ouvert, extensif et inclusif, comme un moyen et non comme une fin.

  • La mimesis

    Alexandre Gefen

    I. L'activité mimétique II. Les genres de la mimèsis III. Ut pictura poesis : la doctrine classique de l'imitation IV. Imago mundi : les ambitions de la mimèsis V. Critiques du paradigme mimétique.

  • Sauver, guérir ou du moins faire du bien, tels sont les mots d'ordre, souvent explicites, placés au coeur des projets littéraires contempo- rains. Refusant de devenir un jeu postmoderne ou une simple dilec- tion d'arrière-garde, la littérature française d'aujourd'hui a l'ambition de prendre soin du moi, mais aussi des individus fragiles, des oubliés de la grande histoire, des communautés ravagées et de nos démocraties inquiètes. En s'intéressant de manière critique à cet imaginaire collectif thérapeutique où la culture, en place de la religion et d'un projet po- litique, veut réparer nos conditions de victimes, servir à notre « déve- loppement personnel », favoriser notre propension à l'empathie, cor- riger les traumatismes de la mémoire individuelle ou du tissu social, cet essai propose une réflexion inaugurale sur la littérature française du xxi e siècle.

  • De la Vie de saint Alexis, poème anonyme du XIe siècle, que l'on peut considérer comme l'un des tout premiers, si ce n'est le tout premier, texte littéraire français, à In Memoriam, recueil de « biographèmes » de Stéphane Audeguy, paru en 2009 et représentatif du genre capital de la biofiction, on trouvera dans cette anthologie de vies imaginaires des biographies dont le point commun est de faire du récit d'une vie humaine non un savoir, mais l'occasion d'un jeu littéraire, d'une rêverie ou d'une méditation.La production pléthorique de fictions biographiques, fait déterminant de l'histoire des lettres contemporaines (de Pascal Quignard à Jean Echenoz, de Jacques Roubaud à Patrick Mauriès, d'Antoine Volodine à Eric Chevillard, de Patrick Modiano à Emmanuel Carrère, de Gérard Macé à Patrick Deville), tend à nous faire relire rétroactivement comme des vies imaginaires nombre de textes anciens qui n'avaient rien de littéraire au sens moderne, des vies de troubadours médiévales à la Vie de Rancé de Chateaubriand.

  • La littérature dit-elle quelque chose du réel ? De Platon à G. Genette, les textes réunis ici portent sur cette question, théoriquement définie par le terme Mimèsis depuis Aristote, et touchent ainsi au statut même de la littérature.

  • Parues en 1895, les Vies Imaginaires de Marcel Schwob scellent l'acte de naissance d'un genre littéraire, la fiction biographique, dont les dérivées contemporains pullulent dans nos librairies depuis les Vies minuscules de Pierre Michon, les récits de Pascal Quignard, de Jean Echenoz ou de Patrick Modiano. Mélancoliques, ardentes ou ironiques, poétiques ou fantaisistes, romanesques ou fragmentaires, ces vies traduisent une volonté de décrire avec la liberté de la littérature l'originalité des êtres et des moeurs.
    Rêvées ou réinventées par les écrivains, ces vies produisent une mythographie littéraire fondée sur ce que Schwob nommait le sentiment moderne du particulier et de l'inimitable :
    Elles enrichissent, aux marges de la grande Histoire, nos existences de nouveaux possibles.

  • Empathie et esthetique

    Alexandre Gefen

    • Hermann
    • 21 August 2013

    Immédiate, instinctuelle, voire brutale, l'empathie est, depuis l'Antiquité, objet de fascination autant que d'inquiétude. Elle inquiète, car elle nous conduit à pouvoir être émus par des bourreaux ou des criminels autant que par des victimes. Pourtant, comme le rappelle Blade Runner, l'aptitude à l'empathie est précisément ce qui permet de différencier l'homme des robots qui cherchent à l'imiter : elle serait l'humanité de l'homme.
    Dans quelle mesure les émotions artistiques participent-elles des émotions que nous pouvons dire nôtres ? Peuvent-elles nous éduquer au bien en nous faisant partager affectivement le point de vue d'autrui ? Ont-elles les mêmes qualités, la même intensité ? Sont-elles bénéfiques ou dangereuses ? Peut-on vraiment apprendre la compassion dans un roman ? Fait-il sens de nous révolter face aux souffrances exposées par une toile ? Dès lors qu'elle échappe aux oppositions simplistes entre raison et émotion, égoïsme et altruisme, nature et culture, liens réels et relations fictionnelles, la question de l'empathie rejoint les interrogations des économistes, des sociologues ou des historiens sur la place des émotions dans nos comportements.
    Savoir compatir nous permet-il de mieux savoir agir ? De mieux juger ? De mieux partager ? Telles sont quelques-unes des questions qui seront abordées dans cet ouvrage.

  • Rien n'est plus mystérieux et objet de plus de convoitise qu'un best-seller. Certains livres sont conçus en fonction de recettes menant automatiquement au succès. D'autres, issus du même moule, passent complètement inaperçus - tandis que certains ouvrages réputés difficiles reçoivent parfois un accueil enthousiaste du public.
    Quel point commun peut-on trouver entre le Capital et Harry Potter, Le Petit Prince et Belle du Seigneur ? Existe-t-il un secret, une technique, permettant de transformer n'importe quel manuscrit en n° 1 des ventes ? Quelle part revient à l'auteur dans cette réussite ? à l'éditeur ? aux lecteurs ?
    Finalement, depuis le XIXe siècle, que nous disent les bestsellers ? S'agit-il d'une catégorie historique, dont on peut relater l'invention ? Nous racontent-ils l'histoire d'un horizon de réception : celui du « grand public » ? Peut-on, de Walter Scott aux Fifty Shades of Grey, bâtir une histoire de la culture commune au plus grand nombre ? D'ailleurs, les lire, est-ce forcément les aime ?
    Une pléiade de spécialistes de la littérature et des métiers du livre se penche ici avec intérêt sur ces livres exceptionnels, habituellement traités avec mépris.

  • Largement ignorés par la réflexion éthique et politique, les « liens faibles » sont pourtant au coeur des formes contemporaines d'attachement et d'attention aux autres : dans les réseaux sociaux, dans la sphère culturelle, dans notre rapport à l'espace urbain ou à l'environnement, ou encore dans l'espace démocratique du commun.
    Si la notion de « liens faibles » a été initialement forgée par le sociologue Granovetter pour rendre compte des ressources sociales inaccessibles aux liens forts (comme la famille, l'amour, l'amitié, le travail, etc.), elle permet d'interroger notre rapport aux visages, objets, musiques, personnages de fiction, aux sentiments, aux lieux et situations du quotidien qui déterminent notre relation aux autres. Grâce à cette notion, nous pouvons observer en quel sens nos affinités esthétiques ou encore nos engagements éthiques et politiques infléchissent nos existences.
    C'est donc aux ressources du concept de « liens faibles » pour saisir notre monde commun que se consacre ce volume polyphonique, avec l'ambition de rendre sensible la texture invisible de nos vies et de nos attachements ordinaires.

  • La question des émotions représentées, exprimées ou provoquées par l'art a été largement éclipsée par une modernité qui dédaignait les problématiques « psychologisantes » et préférait se centrer sur des interrogations formelles. La sortie de l'art de ce moment formaliste, d'une part, et le développement des disciplines scientifiques ayant les émotions pour objet, d'autre part, invitent à ré-ouvrir le dossier des liens complexes et variés que les arts entretiennent avec les affects en l'enrichissant de la contribution des sciences cognitives et des théories psychologiques ou sociologiques de la réception et de la lecture.
    Ce dictionnaire fournit un outil unique et précieux pour cartographier ce champ de recherche en plein essor, dessiner ses grandes problématiques, présenter ses principaux théoriciens et rassembler sa bibliographie. Son originalité tient au fait que la réflexion y est toujours conduite à partir d'uvres d'art particulières, et soumise à leur épreuve. Qu'il s'agisse des mécanismes complexes de l'immersion fictionnelle, des processus de mise en commun collective des émotions individuelles, de la responsabilité éthique de l'art, des interactions entre l'ordre de la création et la logique des émotions, il y a là autant de champs d'interrogations qui peuvent bénéficier du riche apport interdisciplinaire des « sciences de l'affect », alors même, que, dans l'autre sens, ces disciplines ont beaucoup à gagner à se pencher sur des corpus artistiques, compris comme des dispositifs de production, d'interrogation et de manipulation des affects.

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